La Révolution libérale de 1830, une étape vers la démocratie

Vous trouverez sur cette page un fichier audiovisuel que vous pouvez télécharger sur votre téléphone (ou tablette) afin qu’il vous guide dans les rues de Lausanne tout en vous racontant la Révolution libérale de 1830 en sept lieux emblématiques depuis la fontaine du Jardin de Derrière-Bourg (lieu de départ de la balade) jusqu’à la Place du Château St-Maire (fin de la balade).

Mode d’emploi
  • Avant de partir, téléchargez le fichier audiovisuel de la balade (par un accès gratuit à internet ou un forfait de données, car le fichier fait 531 Mo!) sur votre portable en cliquant ici. Faites une sauvegarde locale directement sur votre appareil et rendez-vous au point de départ de la balade à la fontaine du Jardin de Derrière-Bourg.
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Texte de la balade

Il y a révolution et révolution. Les sanglantes et les autres. Les vaudoises et les non-vaudoises. Si le XIXe siècle vaudois a connu deux révolutions, celles-ci n’ont heureusement eu à déplorer aucun mort. Peut-être est-ce une marque de fabrique cantonale, le signe d’une vaudoiserie bon-enfant où, si l’on menace et remet en cause l’ordre des choses, l’on ne massacre pas.

Si leurs origines et leurs meneurs sont incontestablement très différents, ces deux révolutions ont un point commun : ce sont des révolutions du froid, des révolutions d’hiver. Celle de 1830 a eu lieu les 17 et 18 décembre, tandis que celle de 1845 s’est déroulée les 14 et 15 février. On ne s’étonnera donc pas que les lieux où se sont joués les événements essentiels soient plus des espaces fermés et chauffés que les rues, places ou esplanades de la ville. Ce sont donc moins des barricades qu’il faut chercher ici que des discussions agitées dans des cafés et au Casino.

Chaussez donc vos bottes, enfilez pardessus et cache-nez couvrez-vous d’un chapeau noir haut-de-forme et remontons au mois de décembre 1830.

1- Jardin de Derrière-Bourg, vers la fontaine : commençons par brosser le tableau…

Depuis le Congrès de Vienne, qui s’est tenu entre 1814 et 1815, la Suisse vit sous le Pacte fédéral de 1815 et est composée de 22 États souverains qui jouissent d’une large autonomie par rapport au pouvoir fédéral. La Constitution vaudoise, rédigée durant l’été 1814, est l’une des plus fidèles aux idées nouvelles, même si elle est plus dure que celle de 1803 : le suffrage est encore restreint et une partie des députés entre au Grand Conseil par cooptation. Pour assurer la stabilité politique, les mandats sont très longs et durent 12 ans. Les députés, ni payés ni défrayés, sont très peu assidus et l’absentéisme est fréquent. Le Grand Conseil élit lui-même les 13 Conseillers d’État. Le contexte international et la Constitution font que le gouvernement vaudois devient de plus en plus autoritaire et que certaines libertés sont limitées : la presse est contrôlée et censurée, la liberté de conscience et de culte est réduite.

Dès les années 1820, des voix s’élèvent pour dénoncer l’autoritarisme du gouvernement cantonal et du Grand Conseil, et pour réformer le système électoral qui – à cause de la cooptation – favorise toujours le même groupe de conservateurs. Ainsi, hommes politiques et citoyens protestent de plus en plus souvent et demandent une véritable révision de la Constitution. Au printemps 1830, le Conseil d’État accepte enfin quelques timides réformes, dont la réduction de la durée des mandats politiques. Cette « réformette du printemps » ne satisfait pas les pétitionnaires.

Probablement encouragés par les divers événements révolutionnaires européens de l’été 1830, une douzaine de cantons suisses – la plupart urbains et industrialisés – se « régénèrent » et les libéraux remplacent les conservateurs au gouvernement. (Le terme de « Régénération » qualifie la période courant entre les diverses révisions constitutionnelles cantonales – à partir de 1830 – et la fondation de l’État fédéral en 1848. Ce mot qualifie également la volonté des citoyens de former une nation unie, fondée sur la liberté et l’égalité originelles des Suisses.) C’est dans ce contexte général que le canton de Vaud va vivre sa révolution libérale en décembre 1830.

La Gazette de Lausanne, voix du gouvernement, ne semble toutefois pas mesurer la déception des pétitionnaires du printemps 1830. Ces lignes, publiées le 7 décembre 1830, témoignent d’une véritable « myopie » sur la réalité de la situation politique dans le canton, où souffle pourtant un vent de révolution :

« Au milieu de l’agitation qui se fait sentir dans les diverses contrées de la Suisse, on est heureux de remarquer le calme profond et la tranquillité parfaite dont jouit le canton. Les acclamations qui ont salué les premières lueurs d’une amélioration sociale montrent assez le prix qu’on mettait à les obtenir… On a pu voir surtout le besoin pour les gouvernements de marcher avec l’opinion et le danger de se laisser devancer un moment par elle. »

2- Jardin de Derrière-Bourg, du côté de la place St-François : le casino de Derrière-Bourg

Du Moyen Âge à la fin du XVIIIe siècle, la ville de Lausanne s’arrêtait à St-François. Le mur de ville longeait l’arrière des maisons de la rue de Bourg et venait s’appuyer contre le chevet de l’église Saint-François où il faisait un angle droit et obliquait vers le lac, le long de l’ancienne propriété de la Grotte ; il repartait vers l’ouest parallèlement à l’église Saint-François, puis revenait à angle droit vers le nord, passait devant l’entrée ouest de l’église et descendait vers la place Pépinet.

Le Casino de Derrière-Bourg se trouvait dans l’angle extérieur sud-est de l’ancienne enceinte, au carrefour que font actuellement les rues du Théâtre, Benjamin Constant et la place Saint-François. Au XIXe siècle, le terme de « casino » ne faisait pas référence à un endroit où l’on s’adonnait aux jeux d’argent, mais simplement à un lieu où l’on venait se divertir, assister à un concert ou participer à une fête.

Ce Casino, qui a été le premier casino de Lausanne, a été initié par un groupe privé constitué de notables lausannois, qui voulait développer ici une école d’agriculture, un jardin botanique, une promenade publique et un lieu pouvant accueillir concerts, fêtes et réunions. De cet ambitieux programme, seuls le casino et la promenade ont été réalisés (bien qu’aujourd’hui ne subsiste plus que le jardin).

Le bâtiment est l’œuvre d’Henri Perregaux (fils d’Alexandre, l’architecte du parlement vaudois), qui est au début de XIXe s. l’architecte presque attitré du jeune gouvernement vaudois. Construit entre 1824 et 1826 en style néoclassique, ce casino n’était pas gigantesque : 30 m. de long sur un peu moins de 20 m. de large et un étage au-dessus du rez-de-chaussée. Le rapport de l’assemblée générale des actionnaires qui a adopté les plans, se plaît à relever que le « rez-de-chaussée est d’un style noble, élégant et point trop ambitieux ». L’édifice avait deux façades d’apparat : la première, orientée au nord, donnait sur la route pour permettre un accès facile depuis la ville et la seconde, orientée à l’est, ouvrait sur la promenade de Derrière-Bourg, qui n’était pas encore tout à fait achevée en 1830. La très grande majorité des photos anciennes nous montrent cette façade est, avec les 4 très grandes colonnes de son péristyle ainsi que le jardin. Au milieu du XIXe siècle, on le considérait comme un « beau bâtiment » et l’on pouvait louer des salles pour toutes sortes de fêtes ou de réunions : conférences, bals, concerts, représentations théâtrales, ventes de charité, assemblées politiques, soirées d’étudiants, etc.

Le casino de Derrière-Bourg a été racheté par la commune de Lausanne en 1848. Bien qu’on parle de le démolir depuis 1864 pour construire la future avenue du Théâtre, il a encore accueilli deux Congrès de la Paix, en 1869 et 1871. Victor Hugo a assisté au premier de ces congrès. Puis il a été utilisé comme Tribunal fédéral pendant une dizaine d’années, avant d’être démoli en 1893 pour faciliter la circulation aux abords de la place Saint-François.

Si le bâtiment n’existe plus, on connaît le plan de son rez-de-chaussée : à l’ouest se trouvait une grande salle de 10 m. sur 18 m. avec une estrade pour les concerts ; si elle était installée pour une conférence, elle pouvait accueillir 400 personnes. Le reste du rez-de-chaussée comportait, outre la rotonde centrale qui permettrait la distribution dans toutes les pièces, une série de salons de taille et de couleur variées, ainsi que des espaces de service.

Étant en 1830 l’un des rares bâtiments de la ville qui pouvait accueillir un grand nombre de personnes, on ne s’étonnera pas de le voir devenir rapidement le « QG » de la contestation libérale.

C’est dans ce Casino que les libéraux se réunissent et c’est lui qui leur donnera leur nom : les « casinistes ». Il devient le stamm des opposants au gouvernement et il sera réinvesti en 1845 par les opposants radicaux au moment des journées révolutionnaires.

La révision de la constitution de mai 1830 est superficielle, le Conseil d’État conservant la main sur les affaires et les nominations. L’insatisfaction demeure donc chez les 4’000 pétitionnaires de 1829, soutenus par les « ténors libéraux » que sont Frédéric-César de La Harpe et Samuel Clavel.

Au début du mois de décembre 1830, une assemblée se réunit au Casino pour voir comment faire fléchir le gouvernement et aboutir à une révision complète de la constitution vaudoise. Les « casinistes » décident de lancer une nouvelle pétition pour alerter le gouvernement. Cette pétition reprend les grands principes des libéraux : la garantie de la liberté de la presse et du droit de pétition, la publicité entière des séances du Grand Conseil, une séparation totale des pouvoirs, le droit d’initiative pour le législatif, le renouvellement intégral du Grand Conseil tous les 5 ans, ainsi qu’une nouvelle réduction de la durée des fonctions des municipalités et des conseils communaux.

En quelques jours, cette pétition obtient un grand succès et le 15 décembre, elle a récolté 5 919 signatures dans 107 communes. 10 jours après son lancement, un tiers des communes du canton auront pu prendre position.

C’est également ici que se regroupent les « révolutionnaires » le 18 décembre au petit matin, avant de battre la générale et de faire sonner le tocsin pour monter au château et investir la salle du Grand Conseil. Mais nous y reviendrons.

3- Montée de la Palud n° 3 (vers la rue du Pont n° 3) : le Nouvelliste vaudois

La presse lausannoise prend un rôle important dans la formation de l’opinion publique et devient le support de la polémique entre les partisans de la liberté et les conservateurs. Lors de la révolution de 1830, deux journaux joueront un rôle clé, se faisant les porte-parole des camps en conflit : le Nouvelliste vaudois devient l’organe des libéraux, alors que la Gazette de Lausanne reste le journal du gouvernement. Fondé par Henri Fischer, le Nouvelliste vaudois reparaît en 1824, après plusieurs années d’interdiction.

Sous la plume de Charles Monnard, rédacteur de 1824 à 1833, le Nouvelliste se bat pour la liberté religieuse (ferraillant notamment contre la loi du 20 mai 1824 interdisant les assemblées des diverses sectes religieuses), et défend aux côtés d’Alexandre Vinet l’importance de la liberté de conscience.

À la suite des journées révolutionnaires de 1830, c’est désormais la tendance légaliste du libéralisme – soit un courant qui respecte profondément les lois – qui orientera le journal, comme en témoigne cet article du 28 décembre 1830 :

« La Constituante est aujourd’hui le point de ralliement de tous les Vaudois. Le Nouvelliste s’est prononcé pour la Constituante, et elle n’a cessé d’apparaître aux yeux de son rédacteur actuel comme un vœu idéal […].
Quant au mode à suivre pour arriver aux perfectionnements dans notre machine politique, Le Nouvelliste vaudois a toujours insisté clairement et avec énergie sur la nécessité de ne pas dévier de l’ordre établi par les lois, de ne faire usage pour cette œuvre, que des droits légaux des citoyens ».

À cette époque, les bureaux du Nouvelliste vaudois étaient situés à la montée de la Palud no 3, c’est-à-dire dans la rue où nous nous trouvons. On était au cœur de la partie commerçante de l’ancienne Lausanne. Entre la place de la Palud qui accueillait le marché deux fois par semaine et la place du Pont où se trouvaient toutes sortes de boutiques et d’éventaires de marchands, il faut imaginer ici une circulation piétonnière et charretière intense.

Mais pour retrouver l’aspect qu’avait alors Lausanne, il faut aller plus loin et redessiner les axes de circulation. Aujourd’hui, l’axe principal de ce quartier est celui de la rue Centrale, qui installe une circulation est-ouest. En 1830, cette rue n’existait pas. Le Flon qu’elle a recouvert coulait encore à l’air libre et l’axe de circulation du quartier ne suivait donc pas un trajet est-ouest comme aujourd’hui, mais une ligne nord-sud qui menait de la place de la Palud à la place St-François, via une descente vers la place du Pont qui couvrait largement le Flon à cet endroit. Cette place du Pont était ainsi un vrai pont, large et bordé sur ses côtés de maisons qui empêchaient de voir le Flon. Ce n’est que dans les années 1870 que tout ce quartier a été remodelé avec le couvrement du Flon, le comblement d’une partie du vallon et la démolition de l’Hôtel de ville du Pont, qui faisait de l’ancienne Lausanne une ville avec deux hôtels de ville.

4- En haut de la rue de la Mercerie : les maisons de La Harpe et de Charles Monnard

Quand, en 1803, le canton de Vaud entre dans la Confédération, Lausanne quitte son statut de ville de province et devient chef-lieu. Ce nouveau statut va transformer la ville en un chantier qui a duré un siècle. Le tribunal cantonal et le tribunal d’appel, l’hôpital cantonal (qui occupait, au début du XIXe siècle, les murs du gymnase que l’on a devant nous), les écoles supérieures, le théâtre, le centre des Postes et Messageries sont autant de fonctions qu’il faut abriter dans des bâtiments adaptés à ces besoins. En ce début de XIXe siècle, le Canton construit donc énormément.

Mais Lausanne est aussi alors une ville bâtie sur trois collines qui sont séparées par de profonds vallons où, en 1830, les rivières coulaient encore à l’air libre. Les rues étaient tortueuses et étroites, inégalement pavées, les pentes étaient fortes, les cours d’eau étaient utilisées comme égout à ciel ouvert et aucun pont ne reliait les collines entre elles… En 1836, le gouvernement vaudois fera même le constat suivant :

« Les passages qui mettent en communication les lignes du plus haut intérêt pour le canton, et qui sont aussi du nombre des plus mauvais, se trouvent rassemblés dans la traversée de Lausanne, qu’on reconnaît être le point le plus difficile à franchir, dans toute l’étendue de Berne à Genève et de Paris à Milan. » (“Lausanne”, in Inventaire suisse d’architecture, t. 5, p. 258).

Ce constat de la difficile viabilité du territoire lausannois va ouvrir un chantier encore plus important que celui que constituent les bâtiments. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, toute la structure routière de la ville va être peu à peu revue. On créera les places de la Riponne, du Tunnel et de Chauderon, on creusera le tunnel sous la Barre ; en couvrant les rivières, on comblera le fond des vallées, on dessinera une large route qui permettra de faire le tour du centre ancien avec les pentes les plus faibles possibles et on construira trois ponts : le Grand-Pont, le Pont Chauderon et le Pont Bessières. Avant la construction de ce dernier, en 1910, un habitant du quartier de Marterey qui souhaitait se rendre à la Cité devait d’abord descendre jusqu’à l’actuelle rue Centrale pour traverser le Flon, puis remonter les Escaliers des Grandes-Roches pour rejoindre la région de la cathédrale.

En 1830, le quartier de Marterey était bien habité : c’est là que résidait non seulement le poète et érudit vaudois Juste Olivier, mais c’est là qu’habitaient aussi, en voisins, deux des principaux protagonistes de la révolution de 1830, sur la droite en montant, vers Marterey n° 10, le professeur et journaliste Charles Monnard et, sur la gauche en montant, vers Marterey n° 11, le pédagogue et penseur politique Frédéric-César de La Harpe. Le quartier ayant été fortement remanié dans le courant du XXe siècle, leurs maisons n’existent plus aujourd’hui.

Charles Monnard (1790-1865) avait 40 ans en 1830 ; outre ses fonctions de professeur à l’Académie de Lausanne, il a aussi été pasteur, historien, journaliste et membre fondateur de la Société des Belles-Lettres (en 1806) ainsi que du Cercle littéraire de Lausanne (en 1819). Il est entré en politique en 1828, en tant que membre du Grand-Conseil, où il a remplacé La Harpe, qui venait de démissionner. En novembre 1845, il démissionne par solidarité avec ses confrères réfractaires aux positions radicales et, se retrouvant contraint à l’exil, il part à Bonn où il est nommé professeur de littérature et de langues romanes à l’université et où il a fini ses jours.

Plus âgé que Monnard, Frédéric-César de La Harpe (1754-1838) avait 76 ans en 1830. Au moment de son retour à Lausanne en 1817, il avait acheté à Marterey une assez grande propriété qui possédait plusieurs dépendances et un vaste pré descendant jusqu’au Flon. Le Musée historique de Lausanne possède une lithographie qui présente la vue sur la cathédrale dont jouissaient La Harpe et sa famille. C’est dans cette maison que Frédéric-César de La Harpe est décédé en 1838, léguant le domaine à sa veuve. La maison a été démolie en 1931.

Au moment des événements de 1830, c’est le « vieux La Harpe » qui est présent, dirigeant notamment avec Charles Monnard l’opposition libérale pendant la Restauration. Au Grand Conseil, dont il est un membre actif, il intervient à plusieurs reprises en faveur des libertés individuelles. Dès 1825, il défend avec conviction la publicité des délibérations politiques et lutte pour la liberté religieuse dans le canton.

5-Académie de Lausanne : la question religieuse entre en politique

L’Académie de Lausanne a été fondée comme une école de théologie, au lendemain de la Réforme : c’est ici qu’ont été formés les pasteurs vaudois dès 1537. Pierre Viret y a enseigné. C’est la première académie protestante de langue française en Europe et jusqu’en 1559 (soit durant une vingtaine d’années) elle a surpassé celle de Genève. Entre le XVIe et le XVIIIe siècle, son développement et son rayonnement sont régulièrement entravés par les maîtres bernois, qui cherchent à la garder dans une stricte dépendance et refusent notamment, au début du XVIIIe siècle, de l’élever au rang d’université. Après un enseignement longtemps dirigé uniquement vers les savoirs théologiques, on voit de nouvelles chaires s’ouvrir dans le courant du XVIIIe siècle, avec les nouvelles disciplines que sont les belles-lettres, le droit, les mathématiques et la physique et, à la fin du siècle, l’histoire. Les étudiants se diversifient.

Le début du XIXe siècle n’apporte aucun changement à cette structure, ce qui pose problème à certains, notamment à Frédéric-César de La Harpe, qui s’insurge à plusieurs reprises soit contre l’incompétence de certains professeurs, soit contre l’ascendant qu’ont encore les ecclésiastiques dans l’enseignement. La Harpe écrit ainsi en 1822 :

« Cet esprit théologique infecte à tel point l’Académie que, pour assister au concours proposé dans le but de choisir un maître à dessiner pour notre nouvelle école, elle a nommé quatre ecclésiastiques dont deux seulement avaient des connaissances en peinture : on eût dit qu’il fallait questionner les candidats sur le catéchisme. » (Frédéric-César de La Harpe et l’Académie de Lausanne, p. 8).

Il faudra attendre 1837 pour que l’Académie soit modernisée et perde son statut d’école essentiellement destinée à la formation des pasteurs. Ce changement est l’œuvre des libéraux des années 1830. S’ouvre alors pour cette institution une brillante période intellectuelle, avec comme enseignants Charles-Augustin Sainte-Beuve, Adam Michiewicz, Antoine-Elisée Cherbuliez, Alexandre Vinet, Charles Secrétan ou Juste Olivier. Elle deviendra Université en 1890.

Le bâtiment de l’Ancienne Académie est lui aussi intéressant. Il a été construit entre 1579 et 1587 et se trouve être non seulement le bâtiment le plus important du XVIe siècle bernois à Lausanne, mais aussi le premier édifice de Suisse à avoir été conçu spécialement pour l’enseignement supérieur. Après de nombreuses transformations dans la seconde moitié du XIXe siècle et au début des années 1980, il est toujours dévolu à l’enseignement supérieur et accueille aujourd’hui les classes du gymnase de la Cité.

Mais en 1830, l’Académie de Lausanne est donc encore engoncée dans des structures héritées du XVIIIe siècle et dans une pensée étroite qui cherchait plus à maintenir l’existant qu’à intégrer des nouveautés.

La contestation des Vaudois ne se limite plus au politique, mais elle investit également le terrain du religieux. En effet, le piétisme d’origine britannique a fait des émules en terre vaudoise au tournant des années 1820 et a développé un courant basé sur le primat de la conscience de l’individu.

Alexandre Vinet (1797-1847), pasteur et futur professeur de théologie pratique à l’Académie de Lausanne, ne supporte pas les mesures du gouvernement vaudois visant à limiter la liberté religieuse et à endiguer les nouveaux courants religieux. En 1826, il publie un Mémoire en faveur de la liberté des cultes, qui insiste sur l’importance dans toute société de la liberté de conscience, et peut être considéré comme un soutien indirect au mouvement du Réveil. Ce texte est complété en 1829 par un Essai sur la conscience. Cette dernière brochure, qui prêche la liberté complète en matière de croyance et la tolérance envers les piétistes et les méthodistes, est fortement condamnée par les autorités. Immédiatement, Charles Monnard prend la défense de Vinet dans les colonnes du Nouvelliste vaudois, où il se prononce pour la liberté d’enseignement et des cultes. Les conséquences sont sévères : Monnard, qui occupe depuis 1816 la chaire de littérature française à l’Académie de Lausanne, est suspendu de ses fonctions académiques pour une année.

Les libéraux sont scandalisés de cette condamnation. La pression s’intensifie sur le Conseil d’État, qui parvient de moins en moins à justifier certaines nominations incohérentes et son refus de revisiter les institutions dont il a la garde.

6- Milieu de la rue Cité-Devant : les événements se précipitent

Revenons aux événements de décembre 1830. Le 17 décembre, des groupes de pétitionnaires se rassemblent au Casino et au château pour connaître les décisions du Grand Conseil concernant les pétitions transmises. Devant l’inertie du gouvernement (le Grand Conseil refuse en effet toujours de réunir une « constituante ») et le louvoiement du Landamann Emmanuel de La Harpe (petit-cousin de Frédéric-César de La Harpe), les pétitionnaires décident d’appeler leurs partisans à rejoindre la capitale vaudoise.

Excédés, ils passent à l’action et allument des feux au Signal en signe de ralliement, comme le raconte Henry Druey six mois après les événements : « En rentrant chez moi, j’entendis les vociférations dans les rues, les pintes et au casino ; je vis de chez moi le feu toute la nuit sur le Signal » (Lettre de Druey à Haller, 10 avril 1831 publiée par Ernest Deriaz, Un homme d’État vaudois, Henry Druey (1799-1855), Lausanne, Payot, 1920, p. 83). La révolution est en marche.

Lausanne disposait, vraisemblablement depuis le XVIe siècle, d’un système d’alerte qui consistait en un gros bûcher constamment monté que l’on pouvait allumer en cas de besoin, dans un endroit surélevé et donc visible de loin. C’était le rôle du Signal de Sauvabelin, dont le nom continue à rappeler son ancienne fonction. Le bûcher devait se trouver à peu près à l’endroit où se situe aujourd’hui un petit bâtiment qu’on appelle improprement la « chapelle » de Sauvabelin.

Mais ce lieu a (heureusement) rarement servi. Depuis la fin du XVIIIe siècle et le début de l’intérêt pour les paysages des Alpes, le Signal s’est même converti en un endroit plus touristique que militaire : il s’y trouvait dès avant 1796 une sorte de petite rotonde, qui constituait déjà un but de promenades. Dans les années 1820, on a construit à la place le petit pavillon qui existe toujours et qui ressemble à une chapelle. Une photographie de 1860 environ montre ce pavillon avec des touristes venus admirer la vue. La longue vue à 50 c. et le panneau « rafraîchissements » au-dessus de la porte indiquent clairement la fonction touristique et de loisir du Signal.

7- Terrasse du Château : le parlement vaudois

Le château St-Maire et le bâtiment du parlement sont situés à l’extrême nord de la Cité, contre le mur d’enceinte. C’est une position forte, à la fois appuyée à la muraille et surplombant toute la ville qui s’étend en contre-bas. Le château a toujours été le lieu du pouvoir exécutif, que celui-ci ait été assumé par l’évêque à l’époque médiévale, par les baillis à l’époque bernoise ou par les élus du peuple à partir de 1798. Aujourd’hui encore c’est l’endroit où se rassemble le Conseil d’État et d’où il communique.

Au début du XIXe siècle, la place du Château présentait un visage très différent de celui qu’elle a actuellement. Le XIXe siècle la voit en effet s’ouvrir et devenir progressivement publique. Alors qu’au départ des baillis bernois, le château était encore entouré d’un mur d’enceinte délimitant des jardins et un fossé sec qui empêchait toute vue dégagée, alors aussi qu’à l’est du château la porte St-Maire et la conciergerie s’élevaient encore (elles n’ont été démolies qu’en 1890), tout cela va être mis à bas par étapes. Mais, en 1830, ce n’était pas encore le cas.

Le Grand Conseil du canton de Vaud s’est réuni pour la première fois le 14 avril 1803. Mais il s’est rencontré à l’Hôtel de ville de la Palud, ne disposant pas d’une salle assez grande et conçue pour cela. Décider de lui en construire une (bureaux et chancellerie compris) a ainsi été l’un des premiers soins du nouveau gouvernement vaudois. Si l’on a d’abord demandé (dès le 20 avril – c’est très rapide…) à l’architecte Jean-Abraham Fraisse de trouver un espace dans le Château où l’on pourrait créer cette salle sans construire de neuf, Alexandre Perregaux propose le 29 avril son propre projet : édifier le bâtiment du parlement sur les fondations de plusieurs maisons proches du Château, qui étaient, pour certaines, d’origine médiévale et que l’on nommait « Cour du Chapitre ». Le gouvernement vaudois accepte cette proposition le 6 mai 1803. Les travaux commencent dès l’été et dureront environ deux ans.

L’architecture du parlement (avec son péristyle nord à 4 colonnes et fronton triangulaire) est clairement néo-classique. En 1803, c’est une architecture neuve, qui se veut ici à la fois le symbole d’une époque nouvelle et l’emblème du jeune canton. Ce parlement est d’ailleurs le premier représentant de ce style architectural dans le canton de Vaud et l’un des rares en Suisse, car le début du XIXe siècle est une période où l’on a peu construit. Il est immédiatement devenu le symbole du nouveau canton.

Étant donné sa construction sur des fondations de maisons plus anciennes, le parlement n’avait cependant pas d’unité intérieure et présentait même un assemblage assez disparate. Au nord, juste derrière la belle façade néo-classique, se trouvait un assez grand vestibule (qu’on a appelé le Péristyle) qui était pensé comme une place d’exercice militaire en cas de mauvais temps. Cela explique que son sol est resté de terre jusqu’en 1821, moment où on y a installé un pavage de petits cailloux.

La salle du Grand-Conseil, quant à elle, était une pièce assez vaste (13 m. par 14.5 m.), même si elle a été jugée trop exiguë dès la seconde moitié du XIXe siècle. Elle était décorée de panneaux de bois, eux aussi traités dans un style néo-classique et, outre un imposant poêle ovale destiné à la chauffer, elle présentait un mobilier alliant bois et tissu vert, couleur cantonale. On mesure ici à quel point une décoration, comme une architecture, ne sont jamais neutres, mais transmettent des valeurs et des idées. Une lithographie de 1832 nous montre à quoi ressemblait cette salle, avec ses 19 longs bancs cintrés, ses 24 chaises, sa longue table et son estrade pour le président.

Étrange bâtiment que ce parlement, qui présente une très belle unité de façade – tellement belle qu’elle est presque immédiatement devenue le symbole du nouveau canton – et une structure intérieure composite qui mêle armée et politique, qui cherche à faire du régulier avec de l’hétéroclite, à construire du neuf tout en maintenant des structures anciennes.

Est-ce ce qui l’a rendu attachant ? Quand, un soir de mai 2002, alors qu’il était en restauration, le parlement a brûlé, l’onde de choc a été forte. Si l’on ne reviendra pas ici sur l’aventure qu’a été sa reconstruction, on peut souligner que, depuis l’inauguration du nouveau parlement en avril 2017, le pouvoir législatif cantonal dispose (enfin) d’un bâtiment emblématique qui le représente et dont le toit se distingue dans la ligne des toits de la Cité, au même titre que ceux de la cathédrale et du château.

Le 18 décembre 1830, la foule composée des révolutionnaires venus de l’ensemble de la région lausannoise pénètre dans la salle du Grand Conseil avant le début des séances. En signe de protestation, l’écusson cantonal et la devise nationale sont brisés : « Ce n’est pas de cette liberté que nous voulons ! », tempêtent les révolutionnaires. Frédéric-César de La Harpe désapprouve et critique cette journée menée par de « hideux sauvages. » (Article de La Harpe, Le Nouvelliste vaudois, 21 décembre 1830) :

« Furieux de ce que le Grand Conseil ne s’occupait pas de leurs pétitions, les campagnards sonnèrent le tocsin et, se formant en plusieurs colonnes, marchèrent sur le château, précisément au moment où, le Grand Conseil se réunissant, plusieurs de ses membres arrivaient dans la cour. Là furent commis par des bandits quelques excès, et il y eut des bourrades auxquelles n’échappèrent pas quelques membres du Grand Conseil. » (Charles Gilliard, “F.-C. de La Harpe. Au soir d’une longue vie”, RHV, 1938, n° 46, p. 157).

Partisan des réformes mais aussi légaliste, Charles Monnard calme les pétitionnaires, notamment ceux de l’aile gauche pour éviter tout débordement de violence. Il obtient que les manifestants sortent de l’enceinte du parlement ; ils se rassembleront finalement à Montbenon. Le Grand Conseil cède donc sous la contrainte, le Petit Conseil démissionne et les députés convoquent une « constituante » pour février 1831. La Révolution vaudoise de 1830 est faite !

Bilan et conséquences

Les pères fondateurs de l’État vaudois restent bouleversés par les événements des 17 et 18 décembre 1830 et leurs actes d’anarchie. Tout comme La Harpe, Henri Monod clame son indignation :

« La liberté ! et c’est en menaçant, en foulant pour ainsi dire aux pieds et forçant sur leurs sièges nos premières autorités, qu’on croirait lui avoir rendu hommage, comme si la déconsidération des chefs n’était pas une tache pour les subordonnés ? La liberté serait donc le désordre et l’anarchie ! O mon pays, je proteste en ton nom contre une interprétation aussi scandaleuse de ce mot sacré. » (Le Nouvelliste vaudois, 21 décembre 1830).

L’habileté de Monnard réconcilie La Harpe avec ceux qu’il qualifiait de « hideux sauvages », et ramène le calme dans le camp des vainqueurs pour éviter toute violence et conserver un cadre légal pour le nouveau gouvernement vaudois.

Le 20 juin 1831, le peuple vaudois adopte sa nouvelle constitution, véritablement libérale cette fois : elle consacre le suffrage universel masculin, les députés du Grand Conseil sont tous élus directement, pour 5 ans et sans condition de cens, le nombre des conseillers d’État passe de 12 à 9 pour 6 ans et ils n’ont plus qu’une voix consultative au sein du Parlement. Les libertés publiques sont garanties : égalité de tous les citoyens devant la loi, liberté individuelle, liberté de la presse, droit de pétition, référendum obligatoire en matière constitutionnelle ; mais non pas liberté religieuse, ni liberté d’enseignement.

Les libéraux vont néanmoins échouer en politique suisse sur plusieurs points, pourtant fondamentaux dans leur conviction : la révision du Pacte fédéral de 1815 semble impossible, le libéralisme économique est mis à mal par les douanes intérieures et la souveraineté cantonale.

Commence ici, une nouvelle opposition, qui divise les conservateurs du Pacte et les radicaux partisans de sa révision à tout prix, même si cela devait entraîner de la violence. Cette dernière position est la ligne du jeune Conseiller d’État Henri Druey (1799-1855), entré au gouvernement vaudois en 1831 et député à la Diète fédérale en 1832, et qui deviendra le chef du mouvement radical vaudois après l’échec consommé de la révision du Pacte en 1832.

Cet échec latent de la révision constitutionnelle, couplé de l’arrivée des Jésuites à Lucerne, fera le lit de la Révolution de 1845.

Guillaume Poisson & Ariane Devanthéry
Novembre 2018

Bibliographie

Dictionnaire historique de la Suisse, www.hls-dhs-dss.ch

Journaux vaudois en ligne sur la base Scriptorium BCU-Lausanne : www.scriptorium.bcu-lausanne.ch

Gérald Arlettaz, Libéralisme et société dans le Canton de Vaud 1814-1845, Lausanne, Bibliothèque historique vaudoise, vol. 67, 1980

Jacques-Olivier Clerc, Frédéric-César de La Harpe et l’Académie de Lausanne, 1816-1830, Lausanne, Imprimerie centrale, 1937

Henry Druey, La révolution vaudoise des 14 et 15 février 1845, Lausanne, Impr. Corbaz et Robellaz, 1845

Marcel Grandjean, Les Monuments d’art et d’histoire du canton de Vaud, Bâle, Birkäuser, 1965, t. 1 et 1979, t. 3

Marie-Thérèse Guignard, La liberté de la presse dans le Canton de Vaud, 1798-1832, Lausanne, Bibliothèque historique vaudoise, vol. 135, 2011

Lucienne Hubler, Histoire du Pays de Vaud, Lausanne, Éd. LEP, 1991

André Lasserre, Henri Druey. Fondateur du radicalisme vaudois et homme d’état suisse. 1799-1855, Bibliothèque historique vaudoise, vol. 24, 1960

Olivier Meuwly, Louis-Henri Delarageaz, 1807-1891. Homme politique vaudois, ami de Proudhon, grand propriétaire foncier, Alphil éditions, 2011

Olivier Meuwly (dir.), Charles Monnard, 1790-1865, Lausanne, Bibliothèque historique vaudoise, vol. 134, 2011

Olivier Meuwly (dir.), Histoire de la presse politique en Suisse romande au XIXe siècle, Alphil éditions, 2011

Olivier Meuwly (dir.), Histoire vaudoise, co-édition Bibliothèque historique vaudoise / Infolio, 2015

Olivier Meuwly (dir.), Frédéric-César de La Harpe, 1754-1838, Lausanne, Bibliothèque historique vaudoise, vol. 143, 2016

Joëlle Neuenschwander Feihl et al., « Lausanne », in Inventaire suisse d’architecture, 1850-1920, Berne, 1990, t. 5

Louis Polla, Les rues de Lausanne, Lausanne, 24 Heures, 1981

Van Muyden et al., Lausanne à travers les âges, Lausanne, Librairie Rouge, 1906

La Révolution radicale de 1845: “de gauche et paysanne”

Vous trouverez sur cette page un fichier audiovisuel que vous pouvez télécharger sur votre téléphone (ou tablette) afin qu’il vous guide dans les rues de Lausanne tout en vous racontant la Révolution radicale de 1845 en huit lieux emblématiques depuis la Rue de la Mercerie 9 (lieu de départ de la balade) jusqu’à la Place de la Riponne (fin de la balade).

Mode d’emploi
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  • La balade se fait à pied. Elle dure une heure trente environ.
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Texte de la balade

Il y a révolution et révolution. Les sanglantes et les autres. Les vaudoises et les non-vaudoises. Si le XIXe siècle vaudois a connu deux révolutions, celles-ci n’ont heureusement eu à déplorer aucun mort. Peut-être est-ce une marque de fabrique cantonale, le signe d’une vaudoiserie bon-enfant où, si l’on menace et remet en cause l’ordre des choses, l’on ne massacre pas.

Si leurs origines et leurs meneurs sont incontestablement très différents, ces deux révolutions ont un point commun : ce sont des révolutions du froid, des révolutions d’hiver. Celle de 1830 a eu lieu les 17 et 18 décembre, tandis que celle de 1845 s’est déroulée les 14 et 15 février. On ne s’étonnera donc pas que les lieux où se sont joués les événements essentiels soient plus des espaces fermés et chauffés que les rues, places ou esplanades de la ville. Ce sont donc moins des barricades qu’il faut chercher ici que des discussions agitées dans des cafés et au Casino.

Chaussez donc vos bottes, enfilez pardessus et cache-nez couvrez-vous d’un chapeau noir haut-de-forme et remontons au mois de février 1845.

1- Rue de la Mercerie, devant l’ancien temple de la Mercerie : brossons le tableau…

Pendant l’Ancien Régime, on ne peut pas parler de liberté religieuse, la religion du peuple dépendant généralement de celle de ses princes. Dans le canton de Vaud, il a fallu attendre la loi du 2 juin 1810 pour que les catholiques et les anglicans puissent disposer de leurs propres lieux de culte. L’ancien temple de la Mercerie est un jalon essentiel de cette histoire : reconstruit entre 1811 et 1812 sur les fondations d’une église datant du Haut Moyen Âge, il est le premier lieu de culte officiel des catholiques lausannois. Malgré cette avancée indéniable, tout n’a pourtant pas été que joie et félicité: à leur arrivée, en 1814, les catholiques ont dû le partager avec les protestants de langue allemande (installés dès 1812), puis, entre 1818 et 1840, avec les anglicans. La cohabitation n’a pas été très simple et rapidement les catholiques et les anglicans se sont lancés dans la construction de leurs propres lieux de culte.

On le voit ici, au XIXe siècle encore, les différentes mouvances de la religion chrétienne ont été causes de nombreuses tensions et même de guerres. Cela nous conduit aux origines de la révolution radicale de 1845.

Dans la majorité des cantons, les libéraux l’ont emporté sur les partis conservateurs lors des journées révolutionnaires de 1830. On utilisera le terme de « partis » par commodité de langage, mais c’est alors une notion anachronique. Ici, les libéraux incarnent la tendance progressiste en politique et jugent que les libertés individuelles sont fondamentales.

Les nouvelles constitutions de 1830 ont consacré la souveraineté du peuple et ont créé, dans autant de cantons, autant d’États véritablement « modernes ». Mais une crise constitutionnelle couve depuis 1815. En effet, il n’y a pas eu de révision du fameux Pacte fédéral à l’issue des événements révolutionnaires de 1830. Dans la décennie qui suit, le parti libéral « vainqueur » doit faire face à l’échec de la régénération à Neuchâtel et à la séparation non voulue de Bâle-Ville et Bâle-Campagne. Cette impuissance de la Diète et du Directoire devant les difficultés intérieures se manifeste également dans les relations de la Suisse avec l’étranger, notamment autour de la question des réfugiés politiques.

Sur le plan économique et social, le régime du Pacte de 1815 ne convient plus à la Suisse des années 1840. Les mutations qui touchent le monde agricole, l’introduction du machinisme ont des répercussions politiques, mais la Diète, en raison même de l’organisation de la Confédération, est bien incapable de mener une réforme efficace et globale. Tous ceux dont le sort est plus ou moins lié au développement du commerce et de l’industrie sont sensibles aux défauts du régime porté par les libéraux et apportent au futur parti radical – composé par l’aile gauche des libéraux – des arguments et de plus en plus d’adhérents.

La montée du radicalisme dans l’ensemble des cantons suisses se confirme et l’agitation devient forte lorsque Lucerne, canton catholique mais aussi canton directeur (de 1815 à 1848, Zurich, Berne et Lucerne remplissent tour à tour le rôle de Vorort), appelle les Jésuites pour leur confier l’enseignement secondaire. C’est là son droit – Sion, Fribourg ou Schwytz possèdent des collèges jésuites –, mais cette décision tombe au moment où la Suisse est agitée par des passions confessionnelles et politiques extrêmes.

Cette question du rappel des Jésuites par le canton de Lucerne, ordre perçu comme opposé aux principes démocratiques et aux libertés, déclenche une vague d’indignation dans toute la Suisse. Cette affaire connaît un écho particulier dans le canton de Vaud autour de la personne d’Henri Druey, fervent défenseur de la prédominance de l’État sur l’Église.

Henri Druey (1799-1855) a suivi des études de droits qu’il complète en Allemagne où il sera marqué intellectuellement par la pensée philosophique de Hegel. Il devient avocat en 1828, puis juge d’appel en 1830. Député au Grand Conseil, il a participé très discrètement à la révolution libérale de 1830 et devient Conseiller d’État en 1831 (il le restera jusqu’en 1848). Il est le partisan d’une révision du Pacte fédéral de 1815 que le parti libéral n’est cependant pas parvenu à imposer en 1832.

Peu à peu, ses idées radicales l’isolent du gouvernement et l’écartent régulièrement de la Diète fédérale de 1833 à 1838. Défenseur d’un exécutif fort et centralisateur, il pense une structure politique qu’il définit en « trois sphères » : les communes, les cantons et la Confédération. Dès 1838, il combat également la Confession de foi helvétique qui fondait l’autorité des pasteurs vaudois, dont il ne supporte pas la tutelle morale et affirme régulièrement la prédominance de l’État sur l’Église. La loi ecclésiastique vaudoise de 1839 retient cette idée et incarne l’un des premiers succès du radicalisme dans le canton. Dans les années 1840, il fait diverses propositions qualifiées de « socialistes » ou « communistes » : il prône en effet la mise en place d’un impôt progressif sur le revenu et la conversion des presbytères en ateliers contre le paupérisme. Les journées de février 1845, lui donnent l’occasion de mettre sur pied un nouveau gouvernement et de faire adopter une nouvelle constitution dans le canton de Vaud. La démocratie directe pleine et entière en est l’un des apports majeurs.

Druey va aussi exploiter l’anticléricalisme latent pour destituer les pasteurs qui refusent de lire en chaire une proclamation officielle en faveur de la nouvelle Constitution de 1845. Cette mesure est à l’origine de la création de l’Église libre en 1847.

Les libéraux vaudois, partisans d’une souveraineté cantonale stricte, ne veulent pas s’opposer aux Lucernois dans le rappel des jésuites, comme en témoignent les instructions remises par le Grand Conseil aux députés à la Diète fédérale. Début février 1845, les pétitionnaires vaudois accueillent mal la position modérée adoptée par le législatif, qui reste fidèle aux préceptes libéraux de 1831 et souhaite ainsi respecter « la liberté intégrale des cantons ». L’aile gauche, désormais radicale, perçoit cette attitude comme ultra conservatrice et alerte ses partisans sur les risques qu’encourt la démocratie. Le 24 janvier 1845, le Nouvelliste vaudois se lance dans la bataille :

« En face de la faction des Jésuites qui menace de bouleverser la Suisse, quiconque n’est pas contre eux est pour eux ; de sorte qu’on est forcé de dire : la majorité de notre Conseil d’État ne veut pas l’expulsion des Jésuites… Cela fait voir quelle intime liaison existe entre les diverses castes qui sont hostiles à nos institutions démocratiques, entre l’aristocratie et le jésuitisme… Que l’opinion publique décide ! ».

Le canton de Vaud s’apprête à revivre le scénario de décembre 1830, mais cette fois sous l’impulsion de l’aile gauche des libéraux.

2- Rôtillon : Lausanne en chantier

Le XIXe siècle est pour la ville de Lausanne une période de mue. Une mue qui se déroule à de nombreux niveaux et concerne à la fois la politique, l’administration, le bâti lausannois et finalement l’image même de la nouvelle capitale vaudoise. Le canton de Vaud étant devenu canton suisse en 1803, Lausanne devient chef-lieu et doit donc assurer de nouveaux services, notamment en transformant des bâtiments et en construisant des immeubles destinés à abriter les nouvelles fonctions que sont le parlement, le tribunal cantonal, le tribunal d’appel, l’hôpital cantonal, les écoles supérieures, un théâtre, une grand place pour accueillir les foires, etc. Mais, outre le fait de proposer ces services, un chef-lieu doit aussi pouvoir être facilement accessible, ce qui n’était pas le cas de la ville ancienne de Lausanne.

À partir de 1803, Lausanne entre donc dans une phase de (très) grands travaux ; on a dit de la Lausanne du XIXe siècle qu’elle a été une ville en chantier. Ce n’était pas faux : en un peu plus d’une centaine d’années, la ville remodèle complètement son image. Ce remodelage commence dès 1812 avec le début du comblement de la vallée de la Louve et de la création de ce qui allait devenir la place de la Riponne. Puis il y aura le couvrement progressif des deux rivières qui coulaient à l’air libre : les rues de la Louve (en 1868) et du Flon, la rue Centrale, la place Pépinet prennent leur forme actuelle. Avec le couvrement des rivières, on en profite pour rehausser le niveau du sol des vallées et atténuer un peu la topographie très accidentée du site lausannois. Dans le même ordre d’idée, on construit entre 1839 et 1910 les trois ponts principaux du centre de Lausanne : le Grand-Pont, le Pont Chauderon et le Pont Bessières. Ces ponts permettent de passer de la Caroline à la Cité ou de Saint-François à Saint-Laurent sans devoir descendre traverser le Flon avant de remonter la pente d’en-face… Partant enfin de l’idée que le centre ancien de Lausanne n’est pas remodelable, on décide de créer une route de ceinture large et à faible dénivellation, autour de la ville ancienne, mais depuis laquelle on pourra accéder plus facilement au centre-ville. On a appelé cette route de ceinture la Ceinture Pichard, du nom de son ingénieur. Partant du Grand-Pont, cette route montait l’avenue Benjamin Constant (créée en 1845), traversait la Caroline, continuait sur César Roux, passait sous le Tunnel (construit à cette occasion), descendait sur la Riponne, passait par la rue Haldimand et rejoignait le Grand-Pont.

Le quartier du Rôtillon dans lequel on se trouve a ainsi été complètement remodelé entre le milieu du XIXe siècle et… aujourd’hui. En 1845, il faut l’imaginer comme le quartier le plus pauvre, le plus malsain et le plus mal famé de Lausanne. Une enquête sur le logement (mais qui fait surtout ressortir de nombreux problème d’hygiène et donc de santé) a été pilotée en 1894 par l’avocat et futur syndic de Lausanne André Schnetzler. Elle relevait que la mortalité dans ce quartier était deux fois plus élevée qu’à Saint-François et dans le riche quartier de Bourg.

3- Rue de Bourg n° 6 : le café Morand

En 1845, la rue de Bourg n° 6 était l’adresse d’un café. Un établissement probablement très normal, mais qu’on peine à se représenter et dont le Musée historique de Lausanne ne possède aucune photo dans son état ancien. Si on raisonne par analogie, on pourrait l’imaginer semblable au café du Grütli, installé au bas de la rue de la Mercerie dès 1856. Le Grütli présentait la disposition habituelle d’un café au XIXe siècle : sur 2 étages, avec une salle de café au rez-de-chaussée et une salle de restaurant au premier. Ici (et pour autant que cette disposition soit confirmée) la salle de restaurant devait probablement se trouver à l’entresol. Au Grütli, le premier étage a longtemps été le stamm des socialistes lausannois et des sociétés proches, tels des syndicats, chœurs d’homme, sociétés de gymnastique ou de tir. Le lien entre les cafés et les mouvements politiques (qui était très marqué du XVIIIe siècle au milieu du XXe) se retrouve en tout cas au café Morand, cet endroit ayant été un lieu de rassemblement et de discussion essentiel de la révolution radicale.

Aux XVIIIe et XIXe siècles, on n’allait en effet pas forcément dans les cafés pour consommer du vin ou du café. Mais on allait y jouer (aux cartes, aux échecs ou aux dames), y lire le journal, y parler littérature, théâtre et politique. On trouve des cafés pour toutes sortes de standings, qui peuvent donc accueillir toutes sortes de sociétés : ce sont des lieux sociaux par excellence.

Au XIXe siècle, les cafés étaient d’ailleurs plus que de simples lieux de restauration ou des endroits où l’on se reposait un moment avec un petit noir. C’était, pour de nombreux clients, des lieux de vie. Les cafés étaient alors souvent utilisés comme espaces de transition entre la fin du travail et la nuit. À une époque où les appartements n’étaient ni confortables ni bien aménagés qu’aujourd’hui (la cuisine pouvait manquer et la chambre s’apparenter à une chambre de bonne ou à une mansarde), de nombreuses personnes ne rentraient chez elles que pour dormir. Ces gens passaient donc le reste de leur journée au café, au bistrot ou à la pinte. Pour se réchauffer aussi. Les cafés étaient des lieux de vie, les salons du pauvre.

Le café Morand, fondé en 1825, est le lieu de rendez-vous par excellence des Lausannois de la Restauration. S’il avait été le stamm des libéraux au moment de la révolution de 1830, dans les années 1840, on n’y croise plutôt les libéraux frondeurs et les radicaux. Les leaders radicaux y siégeront régulièrement lorsqu’ils ne sont pas dans l’ancien Casino de Derrière-Bourg (qu’on évoquera bientôt). Le café Morand devient ainsi « le laboratoire des principaux mouvements politiques » du canton (Van Muyden et al., Lausanne à travers les âges, Lausanne, Librairie Rouge, 1906, p. 204). Morand va en subir les contre-coups, car son établissement sera déserté après chaque phase aiguë de la vie politique vaudoise, la « pinte à Cavin », à la rue d’Étraz, prenant alors le relai.

Depuis le XVIIIe siècle, dans plusieurs villes du canton, cafés et cercles permettent une large lecture de la presse, mais aussi – et peut-être surtout ! – les échanges et les discussions politiques. À l’image des Morgiens, les Lausannois fondent une bibliothèque en 1843 pour diffuser les idées nouvelles. Cette création précède celle du Cercle démocratique de Lausanne qui verra le jour dans le café de la sœur de Delarageaz, l’un des leaders de la révolution radicale, à l’aube des événements révolutionnaire de 1845.

4- Jardin de Derrière-Bourg : l’ancien Casino de Derrière-Bourg

Du Moyen Âge à la fin du XVIIIe siècle, la ville de Lausanne s’arrêtait à Saint-François. Le mur de ville longeait l’arrière des maisons de la rue de Bourg et venait s’appuyer contre le chevet de l’église Saint-François où il faisait un angle droit et obliquait vers le lac, le long de l’ancienne propriété de la Grotte ; il repartait vers l’ouest parallèlement à l’église Saint-François, puis revenait à angle droit vers le nord, passait devant l’entrée ouest de l’église et descendait vers la place Pépinet.

Le Casino de Derrière-Bourg se trouvait dans l’angle extérieur sud-est de l’ancienne enceinte, au carrefour que font actuellement les rues du Théâtre, Benjamin Constant et la place Saint-François. Au XIXe siècle, le terme de « casino » ne faisait pas référence à un endroit où l’on s’adonnait aux jeux d’argent, mais simplement à un lieu où l’on venait se divertir, assister à un concert ou participer à une fête.

Ce Casino, qui a été le premier casino de Lausanne, a été initié par un groupe privé constitué de notables lausannois, qui voulait développer ici une école d’agriculture, un jardin botanique, une promenade publique et un lieu pouvant accueillir concerts, fêtes et réunions. De cet ambitieux programme, seuls le casino et la promenade ont été réalisés (bien qu’aujourd’hui ne subsiste plus que le jardin).

Le bâtiment est l’œuvre d’Henri Perregaux (fils d’Alexandre, l’architecte du parlement vaudois), qui est au début de XIXe siècle l’architecte presque attitré du jeune gouvernement vaudois. Construit entre 1824 et 1826 en style néoclassique, ce casino n’était pas gigantesque : 30 m. de long sur un peu moins de 20 m. de large et un étage au-dessus du rez-de-chaussée. Le rapport de l’assemblée générale des actionnaires qui a adopté les plans, se plaît à relever que le « rez-de-chaussée est d’un style noble, élégant et point trop ambitieux » (Marcel Grandjean, Les Monuments d’art et d’histoire du canton de Vaud, Bâle, Birkäuser, 1979, t. 3, p. 57). L’édifice avait deux façades d’apparat : la première, orientée au nord, donnait sur la route pour permettre un accès facile depuis la ville et la seconde, orientée à l’est, ouvrait sur la promenade de Derrière-Bourg, qui n’était pas encore tout à fait achevée en 1830. La très grande majorité des photos anciennes nous montrent cette façade est, avec les 4 très grandes colonnes de son péristyle ainsi que le jardin. Au milieu du XIXe siècle, on le considérait comme un « beau bâtiment » et l’on pouvait louer des salles pour toutes sortes de fêtes ou de réunions (conférences, bals, concerts, représentations théâtrales, ventes de charité, assemblées politiques, soirées d’étudiants, etc.).

Le casino de Derrière-Bourg a été racheté par la commune de Lausanne en 1848. Bien qu’on parle de le démolir depuis 1864 pour construire la future avenue du Théâtre, il a encore accueilli deux Congrès de la Paix, en 1869 et 1871. Victor Hugo a assisté au premier de ces congrès. Puis il a été utilisé comme Tribunal fédéral pendant une dizaine d’années, avant d’être démoli en 1893 pour faciliter la circulation aux abords de la place Saint-François.

Si le bâtiment n’existe plus, on connaît le plan de son rez-de-chaussée : à l’ouest se trouvait une grande salle de 10 m. sur 18 m. avec une estrade pour les concerts ; si elle était installée pour une conférence, elle pouvait accueillir 400 personnes. Le reste du rez-de-chaussée comportait, outre la rotonde centrale qui permettrait la distribution dans toutes les pièces, une série de salons de taille et de couleur variées, ainsi que des espaces de service.

Étant en 1845 l’un des rares bâtiments de la ville qui pouvait accueillir un grand nombre de personnes, on ne s’étonnera pas de le voir devenir rapidement le centre névralgique de la révolution radicale.

Dès l’automne 1844, l’opposition radicale se rassemble, comme en 1830, dans ce Casino. Le 7 novembre 1844, le député radical Louis-Henri Delarageaz propose à quelques amis la création d’une société politique. Le 29 décembre, « L’Association patriotique pour résister aux progrès de la réaction » est fondée et une assemblée de 300 personnes se réunit ici. À l’exemple des cantons de Suisse alémanique (mais contrairement aux habitudes vaudoises), l’association décide de l’ouverture d’une campagne de presse, du lancement de pétitions et de la réunion d’assemblées populaires pour exiger l’expulsion des Jésuites.

Le 8 février 1845, dans une lettre à un ami, le Conseiller d’État libéral Jaquet se livre à une analyse lucide de la situation et comprend la percée de l’aile gauche radicale :

« L’élément anarchique et révolutionnaire qui existe dans notre canton, comme dans les autres, s’est réveillé, à la faveur de la question des Jésuites, avec une intensité, telle que vous n’avez rien vu de pareil depuis 1830, ni même en 1830 ; et que les espérances du radicalisme en sont excessivement exaltées. […] À part la crise immédiate qui peut finir plus ou moins mal, ceci n’est que le commencement d’une lutte violente de la part du radicalisme contre les hommes et les institutions actuelles. » (Correspondance de Jaquet conservée à la BCU-Lausanne et publiée par André Lasserre, « 1845 ou la révolution du paradoxe », RHV, 1957, n°65, p. 194).

Au début du mois de février 1845, les radicaux s’organisent et lancent une série de pétitions dans l’ensemble du canton. En quelques semaines, plus de 30 000 signatures – env. 2/3 du corps électoral ! – sont récoltées et seront transmises au Grand Conseil début février. Le Conseil d’État ne peut plus ignorer les revendications de ses adversaires. Pourtant, il refuse encore d’entrer en matière, malgré les conseils d’Henri Druey et de Louis Blanchenay, deux radicaux présents au gouvernement.

Comme l’exécutif, la majorité du Parlement reste complètement fermée aux appels de la population et ne veut pas se laisser diriger par la foule. Un grand nombre de citoyens se rendent alors à Lausanne pour suivre les événements de plus près. Dans les rues, les cafés mais surtout au Casino, les pétitionnaires s’assemblent et s’agitent de plus en plus. Le Conseil d’État va-t-il mépriser leurs signatures ? Élus du peuple, les membres du Grand Conseil vont-ils également ne pas tenir compte de leurs électeurs ?

À 18 h, ce 13 février 1845, la séance du Grand Conseil n’est pas encore levée que Druey et Blanchenay, avec l’accord de leurs collègues du Conseil d’État, se rendent au Casino et exhortent au calme les citoyens rassemblés. Druey le racontera ainsi dans ses souvenirs :

« Citoyens, je prends l’engagement formel de puiser mes instructions dans les pétitions des 32 000 citoyens [pétitionnaires]. Que voulez-vous de plus ? Le peuple aura ainsi obtenu satisfaction, moi, je me suis mis la corde au cou, suivant la tournure des événements, mais peu importe, le vœu du peuple avant tout. » (Ernest Deriaz, Un homme d’État vaudois, Henry Druey (1799-1855), Lausanne, Payot, 1920, p. 196-197).

Malgré l’appui de Jules Vulliet, président de la réunion du Casino, Druey ne sera pas entendu.

Druey remonte au château pour avertir le gouvernement de l’état d’esprit des opposants au Conseil d’État et réclame une convocation extraordinaire du Grand Conseil pour calmer les cœurs. Le gouvernement décide finalement de ne pas suivre les conseils de Druey et faisant battre la générale, il appelle les troupes à Lausanne pour « faire respecter la constitution ». Les conseillers Druey et Blanchenay votent contre cette mesure dont ils perçoivent les dangereuses conséquences.

Le comité des radicaux s’enferme dans le salon rouge du Casino pour délibérer. Il décide d’appeler lui aussi des hommes en armes et de les placer sous le commandement du lieutenant Ruchonnet père, puis d’envoyer des estafettes dans l’ensemble du canton afin de rassembler un plus grand nombre de partisans. Henri Druey n’est pas au courant. C’est Louis-Henri Delarageaz qui signe les courriers et dirige l’ensemble des opérations.

Pendant la nuit du 13 au 14 février, l’armurier Jean Siber – qui a une boutique aux Escaliers du Marché à Lausanne – passe la nuit à fondre des balles au Casino pour les révolutionnaires. Au petit matin le plomb manque et Siber scie en petits morceaux les pieds des marmites de cuisine pour compléter sa réserve de munitions. Il distribue également toutes les armes à feu dont il dispose.

5- Milieu de la place St-François : 13 février, début de soirée

Lors de cette soirée du 13 février et en attendant le retour des estafettes du canton, une centaine de radicaux partent du Casino pour le Signal. Ils brisent des bancs, abattent des arbres et allument le grand feu qui doit, comme en 1830, être un signe de ralliement et appeler la population du pays à Lausanne. Henri Druey le racontera ainsi quelques mois plus tard : « La hache fit son œuvre. Les bancs, les arbres, ornements du Signal, furent jetés dans le brasier. Avant qu’il fût dix heures, une flamme immense éclaira la contrée. » (Henry Druey, La révolution vaudoise des 14 et 15 février 1845, Lausanne, Impr. Corbaz et Robellaz, 1845, p. 23).

Lausanne disposait, vraisemblablement depuis le XVIe siècle, d’un système d’alerte qui consistait en un gros bûcher constamment monté que l’on pouvait allumer en cas de besoin, dans un endroit surélevé et donc visible de loin. C’était le rôle du Signal de Sauvabelin, dont le nom continue à rappeler son ancienne fonction. Le bûcher devait se trouver à peu près à l’endroit où se situe aujourd’hui un petit bâtiment qu’on appelle improprement la « chapelle » de Sauvabelin.

Mais ce lieu a (heureusement) rarement servi. Depuis la fin du XVIIIe siècle et le début de l’intérêt pour les paysages des Alpes, le Signal s’est même converti en un endroit plus touristique que militaire : il s’y trouvait dès avant 1796 une sorte de petite rotonde, qui constituait déjà un but de promenades. Dans les années 1820, on a construit à la place le petit pavillon qui existe toujours et qui ressemble à une chapelle. Une photographie de 1860 environ montre ce pavillon avec des touristes venus admirer la vue. La longue vue à 50 c. et le panneau « rafraîchissements » au-dessus de la porte indiquent clairement la fonction touristique et de loisir du Signal.

Les parents de Louis-Henri Delarageaz (Préverenges, 1807-1891) le destinaient à une carrière agricole, mais il sera finalement arpenteur aux travaux publics et participera activement à l’établissement de la carte Dufour. Réalisée entre 1836 et 1864, cette carte a été la première cartographie complète de la Suisse au 1000 000e. Si Delarageaz échoue en 1838 aux examens de notaire, il se passionne très vite pour la politique. Syndic de Préverenges en 1841, il devient député radical la même année avant d’entrer en 1845 au Conseil d’État vaudois et de prendre en charge le dicastère « Finances, Justice et Police, Intérieur, Militaire et Travaux public ».

Ami et disciple de Pierre-Joseph Proudhon, Delarageaz partage dans ses premières années plusieurs idées du « socialiste révolutionnaire » notamment sur la fiscalité et le rôle de l’État dans la société. Radical mais fédéraliste, Delarageaz bénéficie d’une incomparable popularité dans le canton et devient l’une des figures majeures de la révolution de 1845, notamment grâce à l’Association patriotique dont il est le fondateur, au Casino, en novembre 1844.

6- St-François, vers l’entrée ouest du temple – nuit au 1er Hôtel des Postes

Pendant la nuit, des bruits alarmants circulent : « Les casinistes veulent prendre le château ! ». Une partie du Conseil d’État, très inquiète, propose de quitter le château pour se réfugier ailleurs. La proposition est faite de se rendre à l’Hôtel de ville, mais Druey proteste, car le gouvernement « n’a rien à faire à la maison de ville, qui n’est pas la maison du gouvernement » et souligne « que notre devoir est de rester en permanence sur nos sièges au château » (E. Deriaz, Un homme d’État vaudois, op. cit., p. 200). Finalement, c’est à l’Hôtel des Postes, à St-François, dans un bâtiment qui appartient à l’État, que se replie le gouvernement.

À quoi ressemble la place St-François en 1845 ? Au XIXe siècle, elle est entièrement remodelée, passant de l’organisation d’une ville ancienne à celle d’une ville moderne.

En 1800, la place a encore sa forme ancienne : le mur d’enceinte de la ville est toujours debout et enserre encore, au sud de l’église, les anciens bâtiments du couvent. Devant l’entrée ouest du temple, appuyé à la muraille médiévale, il y a un ancien manège et l’une des 5 grandes portes de Lausanne, la porte de Saint-François, sur la route de Genève. Au nord de l’église, il faut imaginer un espace beaucoup plus encombré et inégal qu’aujourd’hui.

C’est en 1805 que tout commence à bouger : pour faciliter le passage de l’important trafic qui passe sous la porte de Saint-François, on décide de la démolir, ainsi qu’un bout des murs de ville adjacents. La place Saint-François commence à s’ouvrir à l’ouest.

Si le XIXe siècle est le dernier siècle du cheval en ville, les chevaux y sont encore largement utilisés : comme monture, comme bêtes de somme, le plus souvent comme animaux de trait pour les charrettes transportant du foin, du bois ou des tonneaux de vin, pour les véhicules privés (cabriolets, petits carrosses, etc.) et pour les imposantes diligences qui acheminent locaux et voyageurs. La présence de chevaux en ville implique des contraintes et des aménagements particuliers : s’il faut évidemment gérer le crottin sur des routes qui n’étaient pas encore toutes pavées, il faut aussi avoir de nombreuses écuries, des espaces où stocker foin et avoine et de nombreuses fontaines. Dès 1805, l’administration des postes (qui gère la circulation du courrier et des voyageurs) a besoin à Lausanne d’un bâtiment à son seul usage. Les autorités décident donc de construire un Hôtel des Postes à l’ouest de l’église St-François, à la place de l’ancien manège.

C’est Alexandre Perregaux, l’architecte du Parlement, qui va construire ce premier Hôtel des Postes, entre 1806 et 1807. Il faut imaginer un bâtiment de 2 étages sur rez-de-chaussée et de plan presque carré avec des remises au sud. Une architecture sobre, sauf autour des fenêtres, qui sont très décorées. Son rez-de-chaussée est ouvert de grandes portes cochères pour laisser passer chevaux et véhicules. Si on le jugeait « élégant » en 1824, son architecture lui donnait cependant plus l’allure d’une maison très cossue que d’un Hôtel des Postes… Il remplira sa fonction ici jusqu’en 1863, moment où on construira un nouvel Hôtel des Postes, à l’emplacement des actuelles Portes Saint-François, avant de construire entre 1896 et 1900 celui qui se trouve au sud de la place et accueille toujours la poste centrale à Lausanne.

À partir des années 1815-1820, il faut imaginer cette place grouillante d’activités : avec des diligences qui arrivaient et repartaient pour toutes sortes de directions (souvent d’ailleurs dès 4h du matin), du transport local qui descendait la rue de Bourg, ainsi que des hôtels et grands-hôtels qui, à partir des années 1830, s’installent peu à peu autour de la place Saint-François (on peut mentionner, entre autres, le très luxueux Hôtel Gibbon, construit entre 1838 et 1839).

Avec la fin de la construction du Grand-Pont, en 1844, la configuration de la partie ouest de la place St-François est complètement transformée. En 1845, cette partie de la ville est donc nouvellement reconstruite et peut-être s’y trouve-t-il encore quelques tas de pierres ou restes de chantier.

Avant de rejoindre ses collègues à l’Hôtel des Postes, Druey passe au café Morand où Delarageaz lui apprend qu’il n’y avait aucun projet de prendre le château, mais que les mesures militaires prises par le Conseil d’État avaient « fortifié l’esprit de résistance de certains citoyens » (E. Deriaz, Un homme d’État vaudois, op. cit., p. 200).

Pour un esprit de 1845 et dans une situation insurrectionnelle où il peut craindre pour sa vie, ce coin de la ville ne devait pas forcément être ressenti comme particulièrement sécurisant. La muraille et la porte n’existaient plus, le Grand-Pont permettait un passage large et facile depuis le quartier de Bel-Air et le faubourg de Chêne reliait directement cette partie de St-François à l’esplanade de Montbenon qui se trouvait être alors une zone mixte où le rôle neuf de lieu de loisir et de promenade était encore fortement mêlé à son rôle ancien, celui de place d’armes et de rassemblement de la troupe. Peut-être n’est-ce ainsi probablement pas pour rien que le Conseil d’État n’est pas resté toute la nuit dans l’Hôtel des Postes où il était venu chercher refuge et qu’à 4 heures du matin, il a décidé de remonter finir la nuit au Château, où l’on a installé des matelas dans la salle des séances. Avec ses murs épais, lové au fond de la Cité, à côté d’une porte St-Maire encore solidement debout et qui protégeait la colline de la Cité d’une agression qui viendrait du nord, il semble qu’on peut imaginer que le Château ait alors joué un rôle matriciel pour des hommes en pleine indécision.

7- Montée de la Palud n°3 (vers la rue du Pont n° 3) : les bureaux du Nouvelliste vaudois

Quel chemin les membres du Conseil d’État ont-ils pris pour rejoindre le château, depuis la place Saint-François ? Ont-il emprunté le Grand Pont nouvellement construit puis un dédale de rues et ruelles jusqu’à la Riponne avant de grimper la colline de la Cité par la rue du Chemin Neuf (actuellement avenue de l’Université) ? Ce cheminement aurait été celui de la modernité.

Peut-être sont-ils restés sur un tracé plus ancien, plus traditionnel (oserait-on dire : plus conservateur ?) et sont-ils restés à l’intérieur de la ville ancienne, empruntant probablement la rue Saint-François jusqu’à la place du Pont qui couvrait à cet endroit le Flon ? S’ils ont pris cette route, ils ont dû ensuite remonter vers la Palud avant de choisir la rue de la Madeleine et le Chemin Neuf ou les Escaliers du Marché. Si c’est ce trajet qu’ils ont suivi, ils ont traversé un espace normalement très animé, avec les boutiques de toutes sortes de marchands. Mais, au vu de l’heure tardive de leur déplacement (il est 4h du matin), ils ont dû traverser une ville assez calme et assez sombre : il n’y avait pas d’éclairage public en 1845 et au début du XIXe siècle Lausanne n’était éclairée que par une dizaine de falots à huile accrochés à des câbles tendus entre les maisons.

Dans les années 1830, le journal Le Nouvelliste vaudois avait son adresse dans ce quartier. Il a été un acteur essentiel de la révolution de 1845.

Après avoir été interdit par la censure, Le Nouvelliste vaudois est republié en 1824 par les soins d’Henri Fischer et de l’imprimeur Hignou Aîné en 1824. Rapidement, il devient une véritable tribune au sein de laquelle se « débattent les grandes options politiques et religieuses, culturelles et philosophiques du libéralisme » à la veille des événements de 1830 (voir notamment Olivier Meuwly, « La presse politique vaudoise au XIXe siècle », in Histoire de la presse politique en Suisse romande au XIXe siècle, Gollion, inFolio, p. 32-38). Entre 1834 et 1845, le Nouvelliste redevient progressivement un journal d’opposition. En effet, le centre libéral a progressivement éclaté : sa partie gauche a été absorbée par les radicaux, sa partie droite par les conservateurs. Au moment du lancement des pétitions au début de l’année 1845, les colonnes du Nouvelliste servent de relai pour diffuser les idées de l’Association patriotique de Delarageaz et critiquent avec virulence l’inertie du Conseil d’État vaudois.

Dès 1832, Henri Druey collabore régulièrement au Nouvelliste, puis le dirige dès 1836. Il va également y investir une partie de sa maigre fortune pour subvenir aux besoins du journal, toujours en difficultés. À cette période le journal continuer de marteler dans ses colonnes la nécessaire réforme des institutions dans le canton. Le Nouvelliste s’éloigne alors de plus en plus du parti libéral gouvernemental.

Au début des années 1840, quelques notabilités libérales – Alexis Forel, Louis Vulliemin, Charles Monnard et Louis-Frédéric Berger – se réunissent pour fonder Le Courrier suisse (première édition en mars) et pour répondre aux critiques de Druey et Gaullieur dans les colonnes du Nouvelliste. Dès le début, le Courrier est ouvertement gouvernemental et anti-radical. Il confirme l’ordre cantonal établi, s’oppose à la révision sociale de l’impôt et à l’élargissement de la démocratie, et prend régulièrement une position modérée dans les conflits nationaux.

Les bureaux du Nouvelliste servent également, aux côtés du café Morand et du Casino, de « QG » aux « révolutionnaires » pendant la matinée du 14 février.

7- Place de la Riponne : quand la troupe fait défaut

En 1845, la place de la Riponne fait elle aussi partie des nouveaux espaces de la ville de Lausanne. En 1810, elle n’existait en effet pas. À sa place, il faut imaginer alors un vallon verdoyant, assez profond et au fond duquel coulait la Louve. On est alors hors de la ville ancienne : l’enceinte médiévale longe les maisons qui se trouvent au sud de la place et une porte de ville permettait d’entrer dans la rue de la Madeleine. Prolongeant cette rue de la Madeleine vers le nord, un sentier se dessinait à flanc de coteau dans la pente de la Cité et rejoignait le faubourg de la Barre.

La place de la Riponne est donc le résultat du comblement d’un vallon, qui s’est fait entre 1812 et 1840. S’il y a eu, dans les années 1830, des projets pour l’harmoniser et lui donner une allure monumentale, rien n’a été mené à terme. En 1845, cet endroit était la grande place de marché et de foires dont Lausanne avait manqué jusqu’alors. Elle était entourée de bâtiments disparates et sans lien entre eux : à l’ouest, l’École de Charité (aujourd’hui disparue) ; à l’est, les petites boutiques (qui existent toujours) dans les contreforts de la terrasse de la Madeleine, mais pas le palais de Rumine ; à sa place s’élevaient un groupe de maisons et un long bâtiment qui était anciennement un magasin à bois, mais qui abritait depuis 1842 l’École moyenne. Au nord et au sud, construits symétriquement, 2 bâtiments neufs et volontairement monumentaux : la grenette et le Musée Arlaud (premier musée cantonal des Beaux-Arts). Les édifices entourant la Riponne en 1845 sont surtout des bâtiments publics ou officiels (écoles, musées et grenette) et sont assez éparpillés, avec de grandes zones non bâties entre eux.

La grenette était une halle et un entrepôt à blé, mais elle a aussi abrité des réunions politiques et a même été utilisée comme salle de gymnastique. Pourtant, rien dans les témoignages de février 1845 n’indique que les hommes seraient allés s’y abriter.

Au matin du 14 février, le Conseil d’État constate le caractère désespéré de la situation. Peu d’hommes ont finalement répondu à l’appel du tocsin et la milice a sympathisé avec les révolutionnaires, comme en témoigne le peu d’hommes assemblés sur la place de la Riponne. Au même moment, un immense cortège vient appuyer les forces révolutionnaires, qui sillonnent les rues enneigées de la ville de Lausanne.

Avec Delarageaz et Jules Eytel à sa tête, le cortège des révolutionnaires décide de monter de la place de la Riponne au château. Mais avant, Delarageaz envoie un émissaire pour exhorter Druey à les rejoindre. Druey est prudent, surtout que la position du gouvernement évolue. En effet, à la demande du Grand Conseil, le gouvernement révoque les mesures militaires prises et accepte de convoquer le législatif pour le lendemain matin, 15 février, pour réexaminer la question des Jésuites. Mais cette décision arrive trop tard.

Midi sonne l’heure de la fin ! Druey prend finalement la tête de la colonne qui se dirige vers le château Saint-Maire et il annonce que le gouvernement a démissionné : « Vive le canton de Vaud ! Vive le peuple souverain ! Le Conseil d’État a abdiqué ! ». Le cortège passe devant le château, puis descend la Cité et se trouve devant l’ancien Hôpital cantonal, qui abritait aussi quelques cellules et quelques prisonniers. Les révolutionnaires décident alors de délivrer le patron du journal satirique Le Grelot, Jean-Pierre Luquiens, condamné suite à la campagne qu’il avait menée contre tous ceux qui étaient payés par le régime libéral : les membres du gouvernement, les professeurs – surtout ceux de l’Académie –, les préfets, les fonctionnaires, les prêtres, les juges et même les députés.

La colonne continue sa marche jusqu’à l’esplanade de Montbenon (comme en 1830) où discours et résolutions sont acclamés.

À la sortie du faubourg de Chêne et sur la route de Genève, soit hors de la ville ancienne, la place de Montbenon a été le lieu des exercices militaires (aussi bien tir que défilés) de l’époque des évêques à 1860. En 1519, l’évêque Sébastien de Montfalcon avait même essayé d’y installer le gibet. Dans le courant du XVIIIe siècle, on a commencé à y faire des aménagements destinés à embellir l’endroit, notamment en nivelant progressivement la place, en créant des allées et en y plantant des tilleuls. Tout cela visait à transformer progressivement Montbenon en un lieu de promenade et en un belvédère où venir admirer la vue. En 1814, des nivellements supplémentaires ont permis l’installation d’une « grande promenade neuve », qui a été meublée de bancs.

Édifiée entre 1813 et 1814, l’abbaye de l’Arc est pendant une grande partie du XIXe siècle l’unique construction à l’entrée de l’esplanade de Montbenon ; ce n’est en effet qu’en 1881 qu’on commence à construire le bâtiment du Tribunal fédéral.

En 1845, cette esplanade est donc un espace très dégagé, qu’il faut imaginer fait de plusieurs allées et surtout planté d’arbres. Pour les révolutionnaires, c’était un endroit parfait pour se rassembler : vaste et accessible, de nombreuses personnes pouvaient s’y réunir. Malgré la réputation européenne dont jouissait le panorama visible depuis l’esplanade de Montbenon, gageons que les radicaux qui s’y sont retrouvés le 14 février 1845 n’ont pas cherché à en admirer la vue !

À défaut d’une tribune, une échelle est dressée contre un arbre. Delarageaz y monte le premier, loue les citoyens de l’œuvre mémorable qu’ils viennent d’accomplir et leur recommande le maintien de l’ordre ; Druey lui succède. Voici ce qu’il raconte dans son Manuscrit relatif à la révolution vaudoise de 1845 :

« Citoyens ! c’est aujourd’hui le plus beau jour de ma vie, c’est celui du triomphe du peuple souverain. Lorsque le Conseil d’État a décrété la mise sur pied des troupes, le citoyen Blanchenay et moi nous nous y sommes opposés de toutes nos forces et nous avons fait inscrire notre protestation au protocole. À la bonne nouvelle que les troupes, venues aux ordres du Conseil d’État, lui désobéissaient, nous avons abdiqué. Si, j’ai abdiqué comme les autres. Les troupes sont licenciées. Le Grand Conseil est convoqué pour demain. Il s’agit de savoir ce que nous allons faire. Nous allons voter les résolutions que nous voulons prendre. » (manuscrit reproduit intégralement dans Le correspondant, Paris, Librairie de Sagnier et Bray, 1848, t. 21, p. 369).

Et dans ses Souvenirs, il consigne :

« Je vis autour de moi un rond immense rempli de têtes tellement serrées que j’aurais pu monter dessus. Je calculai approximativement que l’assemblée pouvait compter 6 [à] 7 mille citoyens. Je fus accueilli par de vives acclamations. Racontant brièvement les évènements qui venaient de s’accomplir, je m’écriai dans la joie qui me transportait : C’est aujourd’hui le plus beau jour de ma vie, car je vois triompher et se réaliser les principes de la souveraineté du peuple que j’ai sans cesse soutenus dans le gouvernement et que j’ai propagés par la presse depuis 10 ans. » (cité dans E. Deriaz, Un homme d’État vaudois, op. cit., p. 207-208).

Le lendemain, au même endroit, un gouvernement provisoire est plébiscité, qui est immédiatement pris en main par Druey, mais où, curieusement, Delarageaz ne figure pas. Le nouveau Conseil d’État issu de la volonté des citoyens doit consolider les assises de la Révolution et rejoindre au plus vite les voies de la légalité. Des élections sont organisées et, sans surprise, les radicaux triomphent, laissant à Druey et aux siens les mains libres pour rédiger une nouvelle constitution (qui sera celle du 10 août 1845). Le Parlement confirme les nominations du 14 février, et Delarageaz devient le premier président du Grand Conseil, avant d’être nommé à son tour au gouvernement.

Bilan et conséquences

La révolution de 1845 a eu d’importantes conséquences dans le canton. Les radicaux ont occupé le Conseil d’État quasiment sans partage de 1845 à 1892, à l’exception d’une brève parenthèse entre 1861 et 1866. Au Grand Conseil par contre, leur position était moins solide et les libéraux, qui n’étaient plus que 12, ont retrouvé une quarantaine de sièges après 1853. Le parti radical a œuvré dans une période clef au moment où l’industrialisation et l’urbanisation modifiaient en profondeur le canton. Souvent pionniers en matière sociale (ils ont permis la création de la Banque cantonale vaudoise en 1845, du Crédit foncier vaudois en 1859, de la Caisse d’Épargne et de Crédit ainsi que de la Société coopérative de consommation de Lausanne). Ils connaîtront diverses difficultés dès la fin du siècle.

La question religieuse sera également un serpent de mer, jusqu’à ce que la révision partielle de la constitution cantonale en décembre 1861 proclame la liberté religieuse et instaure un impôt proportionnel sur la fortune mobilière.

La nouvelle constitution du 10 août 1845 marque une évolution très nette vers plus de démocratie. Le parti radical va également bénéficier d’un soutien complet de la petite paysannerie du canton, qui lui assurera un pouvoir presque total. En 1875, Eugène Rambert a résumé ainsi la période qui a suivi la révolution radicale : « D’un mouvement très radical dans l’origine […] naquit un régime qui devint en peu d’années très conservateur, conservateur comme l’est le paysan vaudois, avec ses défauts natifs et ses qualités naturelles ».

Le mouvement donné par les Vaudois en 1845 dépassera rapidement les frontières du canton et sera suivi dans plusieurs autres cantons suisses, notamment à Genève et à Berne en 1846, puis à Saint-Gall en 1847.

Guillaume Poisson & Ariane Devanthéry
Novembre 2018

Bibliographie

Dictionnaire historique de la Suisse, www.hls-dhs-dss.ch

Journaux vaudois en ligne sur la base Scriptorium BCU-Lausanne : www.scriptorium.bcu-lausanne.ch

Gérald Arlettaz, Libéralisme et société dans le Canton de Vaud 1814-1845, Lausanne, Bibliothèque historique vaudoise, vol. 67, 1980

Ernest Deriaz, Un homme d’État vaudois, Henry Druey (1799-1855), Lausanne, Payot, 1920

Henry Druey, La révolution vaudoise des 14 et 15 février 1845, Lausanne, Impr. Corbaz et Robellaz, 1845

Le correspondant, Paris, Librairie de Sagnier et Bray, 1848, t. 21

Marcel Grandjean, Les Monuments d’art et d’histoire du canton de Vaud, Bâle, Birkäuser, 1965, t. 1 et 1979, t. 3

Marie-Thérèse Guignard, La liberté de la presse dans le Canton de Vaud, 1798-1832, Lausanne, Bibliothèque historique vaudoise, vol. 135, 2011

Lucienne Hubler, Histoire du Pays de Vaud, Lausanne, Éd. LEP, 1991

André Lasserre, Henri Druey. Fondateur du radicalisme vaudois et homme d’état suisse. 1799-1855, Bibliothèque historique vaudoise, vol. 24, 1960

André Lasserre, « 1845 ou la révolution du paradoxe », RHV, 1957, n°65

Olivier Meuwly, Louis-Henri Delarageaz, 1807-1891. Homme politique vaudois, ami de Proudhon, grand propriétaire foncier, Alphil éditions, 2011

Olivier Meuwly (dir.), Charles Monnard, 1790-1865, Lausanne, Bibliothèque historique vaudoise, vol. 134, 2011

Olivier Meuwly (dir.), Histoire de la presse politique en Suisse romande au XIXe siècle, Alphil éditions, 2011

Olivier Meuwly (dir.), Histoire vaudoise, co-édition Bibliothèque historique vaudoise / Infolio, 2015

Olivier Meuwly (dir.), Frédéric-César de La Harpe, 1754-1838, Lausanne, Bibliothèque historique vaudoise, vol. 143, 2016

Joëlle Neuenschwander Feihl et al., « Lausanne », in Inventaire suisse d’architecture, 1850-1920, Berne, 1990, t. 5

Louis Polla, Les rues de Lausanne, Lausanne, 24 Heures, 1981

Van Muyden et al., Lausanne à travers les âges, Lausanne, Librairie Rouge, 1906

Bulletin no. 4/18 – Novembre 2018

Bulletin no. 4/18 – Novembre 2018 (5.7 Mo)

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Philippe Jaccottet (1925)

Philippe Jaccottet en 1991 par Erling Mandelmann

Né à Moudon le 30 juin 1925, Philippe Jaccottet se sent très vite aspiré vers la littérature. Installé à Lausanne en 1933 avec sa famille, il compose ses premiers poèmes. Il a 16 ans lorsqu’il rencontre Gustave Roud. Rencontre décisive: sa voie est tracée, il n’en déviera pas.

Etudiant en lettres à l’Université de Lausanne, il écrit une pièce de théâtre puis et fait paraître ses premiers poèmes, comme Elegie, en 1943. Puis c’est le départ à Paris, où l’éditeur vaudois Henry-Louis Mermod lui confie des traductions d’auteurs allemands, qui le fascinent: Thomas Mann, Rilke, Musil. Et première consécration en 1953 lorsque Gallimard publie son recueil L’Effraie. Il rédige aussi des critiques pour la presse romande.

La même année, pour des raisons économiques mais aussi pour s’éloigner du microcosme littéraire parisien, il s’installe avec son épouse à Grignan, dans la Drôme, où il ne cessera d’écrire, de créer, de traduire. Il ne rompt cependant pas avec sa région d’origine, où il conserve de nombreux amis.

Poète du paysage reclus dans la contemplation, à l’abri des vicissitudes d’un monde qui le l’intéresserait pas? José-Flore Tappy, qui a dirigé le volume publié dans La Pléiade, réfute une vision aussi restrictive de l’œuvre de Jaccottet.

Ni conservateur ni révolutionnaire, le poète, peut-être tenté un temps par une forme de nihilisme, ne prôner pas un retour à la nature ou un quelconque non-engagement. Au lieu de se courber devant les idéologies, il préfère entretenir un dialogue constant avec le monde et la littérature. Il aime fouailler les contradictions de la langue, sous une double influence propre aux Romands et qui le nourrit: les cultures française et allemande, qu’il chérit tout autant.

Sa poésie, “propice aux défrichements complexes”, se dévoile ainsi, aux yeux de Christophe Gallaz, comme “rythmée par les mouvements les plus incertains qui façonnent l’être en profondeur, s’érigeant de la sorte en machine de guerre contre tous les autocrates en vigueur autour de nous”.

Son travail de traducteur prend ainsi une nouvelle dimension: Jaccottet apparaît comme un homme du passage, à l’intersection de différents univers. Comme le suggère J.-F. Tappy dans Le Temps, il peut être comparé à un Claudio Magris “par cette indépendance d’esprit, cette identité de la frontière, où la marge crée un décalage fécond”.

Largement reconnu par le public lettré, objet d’une septantaine de mémoire de licence et d’une vingtaine de thèses de doctorat, Prix Rambert en 1956, Philippe Jaccottet appartient désormais au cercle étroit de la quinzaine d’auteurs à avoir été publiés dans La Pléiade de leur vivant.

  • Le Temps du 15.2.2014, L’Hebdo du 13.2.2014, Le Matin-Dimanche du 16.2.2014, 24 Heures du 20.2.2014
  • L’œuvre poétique complète de Philippe Jaccottet est sortie en février 2014 dans La Pléiade, chez Gallimard (édition établie par José-Flore Tappy, avec Hervé Ferrage, Doris Jakubec et Jean-Marc Sourdillon ; préface de Fabio Pusterla)