Marc Mousson (1776-1861)

Trajectoire fascinante mais méconnue que celle de Marc Mousson! Ce fils de pasteur originaire de l’Ariège et bourgeois de Morges en 1791 assurera à lui seul une sorte de continuité informelle du pouvoir helvétique pendant plus de 30 ans, durant les heures tumultueuses de la République helvétique, de la Médiation et de la Restauration.

Né le 17 février 1776, Mousson opte pour la profession d’avocat, avant de se laisser happer par le tourbillon politique. Membre de l’Assemblée provisoire en 1798, il en devient le secrétaire, à la demande du président Glayre. Puis il suit son mentor à Aarau, premier siège du Directoire helvétique, dont il est le secrétaire général. Sa carrière de grand serviteur de l’Etat commence!

Loyal et compétent, il survivra aux nombreuses secousses qui malmènent la République, sans crainte de se brouiller avec La Harpe, qu’il refusera de suivre dans une tentative de coup d’Etat, en 1800. A peine l’encre de l’Acte de Médiation est-elle sèche qu’on retrouve Mousson dans les couloirs de ce qui tient lieu de gouvernement suisse, avec le titre de chancelier. Proche du landamann Louis d’Affry, il sera également fort apprécié de son successeur, le Bernois Rodolphe de Watteville.

Mousson sait se rendre indispensable et participe de fait à la conduite du pays. Les puissances qui se penchent sur le destin de l’indisciplinée Confédération à la chute de l’Empereur ne s’y trompent pas: ils ont compris qu’ils possèdent en Mousson un interlocuteur dont l’influence dépasse de loin le périmètre de ses compétences effectives.

L’Autriche et la Prusse honoreront d’ailleurs le Morgien, véritable “ministre qui n’en a pas le nom” comme le qualifie Georges Andrey, de prestigieuses décorations. Au faîte de son influence, il intercédera en 1814 en faveur de son canton, soucieux de ne pas retomber dans l’orbite bernoise, par ses relais auprès des cours européennes…

La Restauration, qui n’épargne pas la Suisse, ne déplaît pas à Mousson. L’ancien révolutionnaire, homme foncièrement modéré, se montre vite sceptique envers les mouvements plus libéraux, en phase ascendante au fur et à mesure que les puissances imposent à la Suisse une politique plus draconienne, notamment en matière de presse.

Il donne sa démission le 29 juillet 1830, alors que s’ouvre une ère nouvelle, qui ne correspondait guère à ses aspirations profondes. Son fils Henri lui succédera, pour trois ans seulement, puis deviendra bourgmestre de Zurich en 1836, donnant l’exemple rare d’un Romand qui a pu s’imposer dans un canton alémanique. Marc Mousson s’éteint paisiblement le 21 juin 1861.

Georges Andrey et Maryse Oeri von Auw, Marc Mousson. Premier chancelier de la Confédération, Bière, Cabédita, 2012

Bulletin no. 1/19 – Mars 2019

Bulletin no. 1/19 - Mars 2019 (11.6 Mo)

Edito
2019, année du renouveau

Rendez-vous culturel
La Maison de la Rivière

Assemblée générale 2019
Mercredi 3 avril 2019

Sortie de printemps
Lyon et sa gastronomie

Grandes figures vaudoises
Marc Mousson

L’écho du Grand Conseil
La Fête des vignerons au Grand Conseil

Les jeunes ont la parole
Une mise sous tutelle larvée des communes

Dossier
Fête des Vignerons 2019
Interview avec l’historienne Sabine Carruzzo-Frey

Visite apéro
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Françoise-Louise de Warens (1699-1762)

Françoise de la Tour naît à Vevey le 31 mars 1699. Tôt orpheline de mère, elle ne sait pas encore, lorsqu’elle découvre la nature au domaine des Bassets, que son destin se glissera dans une fabuleuse épopée où s’entremêlent politique, affaires et rayonnement intellectuel. Son puissant charisme, où la charité le dispute parfois à la naïveté, fournit toutefois à Louise une inépuisable énergie à laquelle aucune difficulté ne résiste.

Mariée à l’âge de 14 ans à Sébastien-Isaac de Loys, seigneur de Warens, la pieuse Françoise-Louise, éduquée dans une ambiance piétiste, est une femme de caractère. Alors que ses liens avec son époux se distendent, elle mène sa propre existence, prend amant et s’initie au monde des affaires. En 1725, elle crée une manufacture de bas, qui périclitera.

C’est l’année suivante que se produit le grand tournant de la vie de Françoise-Louise. Séduite par les charmes de l’Eglise après un voyage à Aix, elle suit les conseils d’une parente résidant en Savoie, s’enfuit et, obéissant à de “vrais motifs de conscience” selon Anne Noschis, embrasse la religion catholique. Scandale à Vevey, mais aubaine à Turin, où le roi de Piémont-Sardaigne célèbre ce ralliement inespéré et enrôle la convertie à son service.

Bénéficiaire d’une pension, heureuse à Annecy et dans sa nouvelle confession, Madame de Warens, désormais nantie du titre baronne, ne tarde pas à manifester son attachement à sa nouvelle patrie, récolte d’utiles renseignements et reçoit en ses murs des aventuriers qui rêvent de libérer le Pays de Vaud de la férule bernoise.

Car la belle espionne a fait sien le projet de son royal protecteur : récupérer les anciennes terres savoyardes sises au nord du Léman! Alors, Françoise-Louise, une “Major Davel en jupon”, comme le suggère sa biographe? En tous cas, la monarchie sarde finira par renoncer à ses ambitions conquérantes.

D’autres joies l’attendent: celles de l’esprit. En 1728, en route vers Turin, Rousseau fait halte chez Madame de Warens. Les écrits et la pensée de “Petit” témoignent de l’influence que “Maman” a eue sur lui: l’initiation qu’elle lui a prodiguée ne fut pas qu’intellectuelle, mais n’en a pas moins permis au jeune Rousseau de modeler sa réflexion psychologique et pédagogique, que l’on retrouvera dans ses futurs grands textes.

Rousseau parti, Madame de Warens, toujours généreuse, s’adonne aux affaires: mines de fer au Mont-Blanc, fabrique de poteries, domaine campagnard aux Charmettes, acquis avec Jean-jacques, houillères près de Chambéry. “Businesswoman” de talent, elle se fera néanmoins évincer ses entreprises et finit sa vie modestement. Elle s’éteint le 29 juillet 1762.

Anne Noschis, Madame de Warens. Educatrice de Rousseau, espionne, femme d’affaires, libertine, Editions de l’Aire, Vevey, 2012

La Révolution libérale de 1830, une étape vers la démocratie

Vous trouverez sur cette page un fichier audiovisuel que vous pouvez télécharger sur votre téléphone (ou tablette) afin qu’il vous guide dans les rues de Lausanne tout en vous racontant la Révolution libérale de 1830 en sept lieux emblématiques depuis la fontaine du Jardin de Derrière-Bourg (lieu de départ de la balade) jusqu’à la Place du Château St-Maire (fin de la balade).

Mode d’emploi
  • Avant de partir, téléchargez le fichier audiovisuel de la balade (par un accès gratuit à internet ou un forfait de données, car le fichier fait 531 Mo!) sur votre portable en cliquant ici. Faites une sauvegarde locale directement sur votre appareil et rendez-vous au point de départ de la balade à la fontaine du Jardin de Derrière-Bourg.
  • Lorsque vous êtes au point de départ, démarrez la vidéo que vous avez sauvegardée en ajustant bien le volume pour entendre l’émission. Des images s’afficheront et la balade commencera.
  • Mettez sur “pause” lors de vos déplacements et reprenez le fil de l’histoire lorsque vous arrivez à chaque nouvelle étape.
  • La balade se fait à pied. Elle dure une heure trente environ.
Pour visionner directement la balade depuis chez vous:
Texte de la balade

Il y a révolution et révolution. Les sanglantes et les autres. Les vaudoises et les non-vaudoises. Si le XIXe siècle vaudois a connu deux révolutions, celles-ci n’ont heureusement eu à déplorer aucun mort. Peut-être est-ce une marque de fabrique cantonale, le signe d’une vaudoiserie bon-enfant où, si l’on menace et remet en cause l’ordre des choses, l’on ne massacre pas.

Si leurs origines et leurs meneurs sont incontestablement très différents, ces deux révolutions ont un point commun : ce sont des révolutions du froid, des révolutions d’hiver. Celle de 1830 a eu lieu les 17 et 18 décembre, tandis que celle de 1845 s’est déroulée les 14 et 15 février. On ne s’étonnera donc pas que les lieux où se sont joués les événements essentiels soient plus des espaces fermés et chauffés que les rues, places ou esplanades de la ville. Ce sont donc moins des barricades qu’il faut chercher ici que des discussions agitées dans des cafés et au Casino.

Chaussez donc vos bottes, enfilez pardessus et cache-nez couvrez-vous d’un chapeau noir haut-de-forme et remontons au mois de décembre 1830.

1- Jardin de Derrière-Bourg, vers la fontaine : commençons par brosser le tableau…

Depuis le Congrès de Vienne, qui s’est tenu entre 1814 et 1815, la Suisse vit sous le Pacte fédéral de 1815 et est composée de 22 États souverains qui jouissent d’une large autonomie par rapport au pouvoir fédéral. La Constitution vaudoise, rédigée durant l’été 1814, est l’une des plus fidèles aux idées nouvelles, même si elle est plus dure que celle de 1803 : le suffrage est encore restreint et une partie des députés entre au Grand Conseil par cooptation. Pour assurer la stabilité politique, les mandats sont très longs et durent 12 ans. Les députés, ni payés ni défrayés, sont très peu assidus et l’absentéisme est fréquent. Le Grand Conseil élit lui-même les 13 Conseillers d’État. Le contexte international et la Constitution font que le gouvernement vaudois devient de plus en plus autoritaire et que certaines libertés sont limitées : la presse est contrôlée et censurée, la liberté de conscience et de culte est réduite.

Dès les années 1820, des voix s’élèvent pour dénoncer l’autoritarisme du gouvernement cantonal et du Grand Conseil, et pour réformer le système électoral qui – à cause de la cooptation – favorise toujours le même groupe de conservateurs. Ainsi, hommes politiques et citoyens protestent de plus en plus souvent et demandent une véritable révision de la Constitution. Au printemps 1830, le Conseil d’État accepte enfin quelques timides réformes, dont la réduction de la durée des mandats politiques. Cette « réformette du printemps » ne satisfait pas les pétitionnaires.

Probablement encouragés par les divers événements révolutionnaires européens de l’été 1830, une douzaine de cantons suisses – la plupart urbains et industrialisés – se « régénèrent » et les libéraux remplacent les conservateurs au gouvernement. (Le terme de « Régénération » qualifie la période courant entre les diverses révisions constitutionnelles cantonales – à partir de 1830 – et la fondation de l’État fédéral en 1848. Ce mot qualifie également la volonté des citoyens de former une nation unie, fondée sur la liberté et l’égalité originelles des Suisses.) C’est dans ce contexte général que le canton de Vaud va vivre sa révolution libérale en décembre 1830.

La Gazette de Lausanne, voix du gouvernement, ne semble toutefois pas mesurer la déception des pétitionnaires du printemps 1830. Ces lignes, publiées le 7 décembre 1830, témoignent d’une véritable « myopie » sur la réalité de la situation politique dans le canton, où souffle pourtant un vent de révolution :

« Au milieu de l’agitation qui se fait sentir dans les diverses contrées de la Suisse, on est heureux de remarquer le calme profond et la tranquillité parfaite dont jouit le canton. Les acclamations qui ont salué les premières lueurs d’une amélioration sociale montrent assez le prix qu’on mettait à les obtenir… On a pu voir surtout le besoin pour les gouvernements de marcher avec l’opinion et le danger de se laisser devancer un moment par elle. »

2- Jardin de Derrière-Bourg, du côté de la place St-François : le casino de Derrière-Bourg

Du Moyen Âge à la fin du XVIIIe siècle, la ville de Lausanne s’arrêtait à St-François. Le mur de ville longeait l’arrière des maisons de la rue de Bourg et venait s’appuyer contre le chevet de l’église Saint-François où il faisait un angle droit et obliquait vers le lac, le long de l’ancienne propriété de la Grotte ; il repartait vers l’ouest parallèlement à l’église Saint-François, puis revenait à angle droit vers le nord, passait devant l’entrée ouest de l’église et descendait vers la place Pépinet.

Le Casino de Derrière-Bourg se trouvait dans l’angle extérieur sud-est de l’ancienne enceinte, au carrefour que font actuellement les rues du Théâtre, Benjamin Constant et la place Saint-François. Au XIXe siècle, le terme de « casino » ne faisait pas référence à un endroit où l’on s’adonnait aux jeux d’argent, mais simplement à un lieu où l’on venait se divertir, assister à un concert ou participer à une fête.

Ce Casino, qui a été le premier casino de Lausanne, a été initié par un groupe privé constitué de notables lausannois, qui voulait développer ici une école d’agriculture, un jardin botanique, une promenade publique et un lieu pouvant accueillir concerts, fêtes et réunions. De cet ambitieux programme, seuls le casino et la promenade ont été réalisés (bien qu’aujourd’hui ne subsiste plus que le jardin).

Le bâtiment est l’œuvre d’Henri Perregaux (fils d’Alexandre, l’architecte du parlement vaudois), qui est au début de XIXe s. l’architecte presque attitré du jeune gouvernement vaudois. Construit entre 1824 et 1826 en style néoclassique, ce casino n’était pas gigantesque : 30 m. de long sur un peu moins de 20 m. de large et un étage au-dessus du rez-de-chaussée. Le rapport de l’assemblée générale des actionnaires qui a adopté les plans, se plaît à relever que le « rez-de-chaussée est d’un style noble, élégant et point trop ambitieux ». L’édifice avait deux façades d’apparat : la première, orientée au nord, donnait sur la route pour permettre un accès facile depuis la ville et la seconde, orientée à l’est, ouvrait sur la promenade de Derrière-Bourg, qui n’était pas encore tout à fait achevée en 1830. La très grande majorité des photos anciennes nous montrent cette façade est, avec les 4 très grandes colonnes de son péristyle ainsi que le jardin. Au milieu du XIXe siècle, on le considérait comme un « beau bâtiment » et l’on pouvait louer des salles pour toutes sortes de fêtes ou de réunions : conférences, bals, concerts, représentations théâtrales, ventes de charité, assemblées politiques, soirées d’étudiants, etc.

Le casino de Derrière-Bourg a été racheté par la commune de Lausanne en 1848. Bien qu’on parle de le démolir depuis 1864 pour construire la future avenue du Théâtre, il a encore accueilli deux Congrès de la Paix, en 1869 et 1871. Victor Hugo a assisté au premier de ces congrès. Puis il a été utilisé comme Tribunal fédéral pendant une dizaine d’années, avant d’être démoli en 1893 pour faciliter la circulation aux abords de la place Saint-François.

Si le bâtiment n’existe plus, on connaît le plan de son rez-de-chaussée : à l’ouest se trouvait une grande salle de 10 m. sur 18 m. avec une estrade pour les concerts ; si elle était installée pour une conférence, elle pouvait accueillir 400 personnes. Le reste du rez-de-chaussée comportait, outre la rotonde centrale qui permettrait la distribution dans toutes les pièces, une série de salons de taille et de couleur variées, ainsi que des espaces de service.

Étant en 1830 l’un des rares bâtiments de la ville qui pouvait accueillir un grand nombre de personnes, on ne s’étonnera pas de le voir devenir rapidement le « QG » de la contestation libérale.

C’est dans ce Casino que les libéraux se réunissent et c’est lui qui leur donnera leur nom : les « casinistes ». Il devient le stamm des opposants au gouvernement et il sera réinvesti en 1845 par les opposants radicaux au moment des journées révolutionnaires.

La révision de la constitution de mai 1830 est superficielle, le Conseil d’État conservant la main sur les affaires et les nominations. L’insatisfaction demeure donc chez les 4’000 pétitionnaires de 1829, soutenus par les « ténors libéraux » que sont Frédéric-César de La Harpe et Samuel Clavel.

Au début du mois de décembre 1830, une assemblée se réunit au Casino pour voir comment faire fléchir le gouvernement et aboutir à une révision complète de la constitution vaudoise. Les « casinistes » décident de lancer une nouvelle pétition pour alerter le gouvernement. Cette pétition reprend les grands principes des libéraux : la garantie de la liberté de la presse et du droit de pétition, la publicité entière des séances du Grand Conseil, une séparation totale des pouvoirs, le droit d’initiative pour le législatif, le renouvellement intégral du Grand Conseil tous les 5 ans, ainsi qu’une nouvelle réduction de la durée des fonctions des municipalités et des conseils communaux.

En quelques jours, cette pétition obtient un grand succès et le 15 décembre, elle a récolté 5 919 signatures dans 107 communes. 10 jours après son lancement, un tiers des communes du canton auront pu prendre position.

C’est également ici que se regroupent les « révolutionnaires » le 18 décembre au petit matin, avant de battre la générale et de faire sonner le tocsin pour monter au château et investir la salle du Grand Conseil. Mais nous y reviendrons.

3- Montée de la Palud n° 3 (vers la rue du Pont n° 3) : le Nouvelliste vaudois

La presse lausannoise prend un rôle important dans la formation de l’opinion publique et devient le support de la polémique entre les partisans de la liberté et les conservateurs. Lors de la révolution de 1830, deux journaux joueront un rôle clé, se faisant les porte-parole des camps en conflit : le Nouvelliste vaudois devient l’organe des libéraux, alors que la Gazette de Lausanne reste le journal du gouvernement. Fondé par Henri Fischer, le Nouvelliste vaudois reparaît en 1824, après plusieurs années d’interdiction.

Sous la plume de Charles Monnard, rédacteur de 1824 à 1833, le Nouvelliste se bat pour la liberté religieuse (ferraillant notamment contre la loi du 20 mai 1824 interdisant les assemblées des diverses sectes religieuses), et défend aux côtés d’Alexandre Vinet l’importance de la liberté de conscience.

À la suite des journées révolutionnaires de 1830, c’est désormais la tendance légaliste du libéralisme – soit un courant qui respecte profondément les lois – qui orientera le journal, comme en témoigne cet article du 28 décembre 1830 :

« La Constituante est aujourd’hui le point de ralliement de tous les Vaudois. Le Nouvelliste s’est prononcé pour la Constituante, et elle n’a cessé d’apparaître aux yeux de son rédacteur actuel comme un vœu idéal […].
Quant au mode à suivre pour arriver aux perfectionnements dans notre machine politique, Le Nouvelliste vaudois a toujours insisté clairement et avec énergie sur la nécessité de ne pas dévier de l’ordre établi par les lois, de ne faire usage pour cette œuvre, que des droits légaux des citoyens ».

À cette époque, les bureaux du Nouvelliste vaudois étaient situés à la montée de la Palud no 3, c’est-à-dire dans la rue où nous nous trouvons. On était au cœur de la partie commerçante de l’ancienne Lausanne. Entre la place de la Palud qui accueillait le marché deux fois par semaine et la place du Pont où se trouvaient toutes sortes de boutiques et d’éventaires de marchands, il faut imaginer ici une circulation piétonnière et charretière intense.

Mais pour retrouver l’aspect qu’avait alors Lausanne, il faut aller plus loin et redessiner les axes de circulation. Aujourd’hui, l’axe principal de ce quartier est celui de la rue Centrale, qui installe une circulation est-ouest. En 1830, cette rue n’existait pas. Le Flon qu’elle a recouvert coulait encore à l’air libre et l’axe de circulation du quartier ne suivait donc pas un trajet est-ouest comme aujourd’hui, mais une ligne nord-sud qui menait de la place de la Palud à la place St-François, via une descente vers la place du Pont qui couvrait largement le Flon à cet endroit. Cette place du Pont était ainsi un vrai pont, large et bordé sur ses côtés de maisons qui empêchaient de voir le Flon. Ce n’est que dans les années 1870 que tout ce quartier a été remodelé avec le couvrement du Flon, le comblement d’une partie du vallon et la démolition de l’Hôtel de ville du Pont, qui faisait de l’ancienne Lausanne une ville avec deux hôtels de ville.

4- En haut de la rue de la Mercerie : les maisons de La Harpe et de Charles Monnard

Quand, en 1803, le canton de Vaud entre dans la Confédération, Lausanne quitte son statut de ville de province et devient chef-lieu. Ce nouveau statut va transformer la ville en un chantier qui a duré un siècle. Le tribunal cantonal et le tribunal d’appel, l’hôpital cantonal (qui occupait, au début du XIXe siècle, les murs du gymnase que l’on a devant nous), les écoles supérieures, le théâtre, le centre des Postes et Messageries sont autant de fonctions qu’il faut abriter dans des bâtiments adaptés à ces besoins. En ce début de XIXe siècle, le Canton construit donc énormément.

Mais Lausanne est aussi alors une ville bâtie sur trois collines qui sont séparées par de profonds vallons où, en 1830, les rivières coulaient encore à l’air libre. Les rues étaient tortueuses et étroites, inégalement pavées, les pentes étaient fortes, les cours d’eau étaient utilisées comme égout à ciel ouvert et aucun pont ne reliait les collines entre elles… En 1836, le gouvernement vaudois fera même le constat suivant :

« Les passages qui mettent en communication les lignes du plus haut intérêt pour le canton, et qui sont aussi du nombre des plus mauvais, se trouvent rassemblés dans la traversée de Lausanne, qu’on reconnaît être le point le plus difficile à franchir, dans toute l’étendue de Berne à Genève et de Paris à Milan. » (“Lausanne”, in Inventaire suisse d’architecture, t. 5, p. 258).

Ce constat de la difficile viabilité du territoire lausannois va ouvrir un chantier encore plus important que celui que constituent les bâtiments. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, toute la structure routière de la ville va être peu à peu revue. On créera les places de la Riponne, du Tunnel et de Chauderon, on creusera le tunnel sous la Barre ; en couvrant les rivières, on comblera le fond des vallées, on dessinera une large route qui permettra de faire le tour du centre ancien avec les pentes les plus faibles possibles et on construira trois ponts : le Grand-Pont, le Pont Chauderon et le Pont Bessières. Avant la construction de ce dernier, en 1910, un habitant du quartier de Marterey qui souhaitait se rendre à la Cité devait d’abord descendre jusqu’à l’actuelle rue Centrale pour traverser le Flon, puis remonter les Escaliers des Grandes-Roches pour rejoindre la région de la cathédrale.

En 1830, le quartier de Marterey était bien habité : c’est là que résidait non seulement le poète et érudit vaudois Juste Olivier, mais c’est là qu’habitaient aussi, en voisins, deux des principaux protagonistes de la révolution de 1830, sur la droite en montant, vers Marterey n° 10, le professeur et journaliste Charles Monnard et, sur la gauche en montant, vers Marterey n° 11, le pédagogue et penseur politique Frédéric-César de La Harpe. Le quartier ayant été fortement remanié dans le courant du XXe siècle, leurs maisons n’existent plus aujourd’hui.

Charles Monnard (1790-1865) avait 40 ans en 1830 ; outre ses fonctions de professeur à l’Académie de Lausanne, il a aussi été pasteur, historien, journaliste et membre fondateur de la Société des Belles-Lettres (en 1806) ainsi que du Cercle littéraire de Lausanne (en 1819). Il est entré en politique en 1828, en tant que membre du Grand-Conseil, où il a remplacé La Harpe, qui venait de démissionner. En novembre 1845, il démissionne par solidarité avec ses confrères réfractaires aux positions radicales et, se retrouvant contraint à l’exil, il part à Bonn où il est nommé professeur de littérature et de langues romanes à l’université et où il a fini ses jours.

Plus âgé que Monnard, Frédéric-César de La Harpe (1754-1838) avait 76 ans en 1830. Au moment de son retour à Lausanne en 1817, il avait acheté à Marterey une assez grande propriété qui possédait plusieurs dépendances et un vaste pré descendant jusqu’au Flon. Le Musée historique de Lausanne possède une lithographie qui présente la vue sur la cathédrale dont jouissaient La Harpe et sa famille. C’est dans cette maison que Frédéric-César de La Harpe est décédé en 1838, léguant le domaine à sa veuve. La maison a été démolie en 1931.

Au moment des événements de 1830, c’est le « vieux La Harpe » qui est présent, dirigeant notamment avec Charles Monnard l’opposition libérale pendant la Restauration. Au Grand Conseil, dont il est un membre actif, il intervient à plusieurs reprises en faveur des libertés individuelles. Dès 1825, il défend avec conviction la publicité des délibérations politiques et lutte pour la liberté religieuse dans le canton.

5-Académie de Lausanne : la question religieuse entre en politique

L’Académie de Lausanne a été fondée comme une école de théologie, au lendemain de la Réforme : c’est ici qu’ont été formés les pasteurs vaudois dès 1537. Pierre Viret y a enseigné. C’est la première académie protestante de langue française en Europe et jusqu’en 1559 (soit durant une vingtaine d’années) elle a surpassé celle de Genève. Entre le XVIe et le XVIIIe siècle, son développement et son rayonnement sont régulièrement entravés par les maîtres bernois, qui cherchent à la garder dans une stricte dépendance et refusent notamment, au début du XVIIIe siècle, de l’élever au rang d’université. Après un enseignement longtemps dirigé uniquement vers les savoirs théologiques, on voit de nouvelles chaires s’ouvrir dans le courant du XVIIIe siècle, avec les nouvelles disciplines que sont les belles-lettres, le droit, les mathématiques et la physique et, à la fin du siècle, l’histoire. Les étudiants se diversifient.

Le début du XIXe siècle n’apporte aucun changement à cette structure, ce qui pose problème à certains, notamment à Frédéric-César de La Harpe, qui s’insurge à plusieurs reprises soit contre l’incompétence de certains professeurs, soit contre l’ascendant qu’ont encore les ecclésiastiques dans l’enseignement. La Harpe écrit ainsi en 1822 :

« Cet esprit théologique infecte à tel point l’Académie que, pour assister au concours proposé dans le but de choisir un maître à dessiner pour notre nouvelle école, elle a nommé quatre ecclésiastiques dont deux seulement avaient des connaissances en peinture : on eût dit qu’il fallait questionner les candidats sur le catéchisme. » (Frédéric-César de La Harpe et l’Académie de Lausanne, p. 8).

Il faudra attendre 1837 pour que l’Académie soit modernisée et perde son statut d’école essentiellement destinée à la formation des pasteurs. Ce changement est l’œuvre des libéraux des années 1830. S’ouvre alors pour cette institution une brillante période intellectuelle, avec comme enseignants Charles-Augustin Sainte-Beuve, Adam Michiewicz, Antoine-Elisée Cherbuliez, Alexandre Vinet, Charles Secrétan ou Juste Olivier. Elle deviendra Université en 1890.

Le bâtiment de l’Ancienne Académie est lui aussi intéressant. Il a été construit entre 1579 et 1587 et se trouve être non seulement le bâtiment le plus important du XVIe siècle bernois à Lausanne, mais aussi le premier édifice de Suisse à avoir été conçu spécialement pour l’enseignement supérieur. Après de nombreuses transformations dans la seconde moitié du XIXe siècle et au début des années 1980, il est toujours dévolu à l’enseignement supérieur et accueille aujourd’hui les classes du gymnase de la Cité.

Mais en 1830, l’Académie de Lausanne est donc encore engoncée dans des structures héritées du XVIIIe siècle et dans une pensée étroite qui cherchait plus à maintenir l’existant qu’à intégrer des nouveautés.

La contestation des Vaudois ne se limite plus au politique, mais elle investit également le terrain du religieux. En effet, le piétisme d’origine britannique a fait des émules en terre vaudoise au tournant des années 1820 et a développé un courant basé sur le primat de la conscience de l’individu.

Alexandre Vinet (1797-1847), pasteur et futur professeur de théologie pratique à l’Académie de Lausanne, ne supporte pas les mesures du gouvernement vaudois visant à limiter la liberté religieuse et à endiguer les nouveaux courants religieux. En 1826, il publie un Mémoire en faveur de la liberté des cultes, qui insiste sur l’importance dans toute société de la liberté de conscience, et peut être considéré comme un soutien indirect au mouvement du Réveil. Ce texte est complété en 1829 par un Essai sur la conscience. Cette dernière brochure, qui prêche la liberté complète en matière de croyance et la tolérance envers les piétistes et les méthodistes, est fortement condamnée par les autorités. Immédiatement, Charles Monnard prend la défense de Vinet dans les colonnes du Nouvelliste vaudois, où il se prononce pour la liberté d’enseignement et des cultes. Les conséquences sont sévères : Monnard, qui occupe depuis 1816 la chaire de littérature française à l’Académie de Lausanne, est suspendu de ses fonctions académiques pour une année.

Les libéraux sont scandalisés de cette condamnation. La pression s’intensifie sur le Conseil d’État, qui parvient de moins en moins à justifier certaines nominations incohérentes et son refus de revisiter les institutions dont il a la garde.

6- Milieu de la rue Cité-Devant : les événements se précipitent

Revenons aux événements de décembre 1830. Le 17 décembre, des groupes de pétitionnaires se rassemblent au Casino et au château pour connaître les décisions du Grand Conseil concernant les pétitions transmises. Devant l’inertie du gouvernement (le Grand Conseil refuse en effet toujours de réunir une « constituante ») et le louvoiement du Landamann Emmanuel de La Harpe (petit-cousin de Frédéric-César de La Harpe), les pétitionnaires décident d’appeler leurs partisans à rejoindre la capitale vaudoise.

Excédés, ils passent à l’action et allument des feux au Signal en signe de ralliement, comme le raconte Henry Druey six mois après les événements : « En rentrant chez moi, j’entendis les vociférations dans les rues, les pintes et au casino ; je vis de chez moi le feu toute la nuit sur le Signal » (Lettre de Druey à Haller, 10 avril 1831 publiée par Ernest Deriaz, Un homme d’État vaudois, Henry Druey (1799-1855), Lausanne, Payot, 1920, p. 83). La révolution est en marche.

Lausanne disposait, vraisemblablement depuis le XVIe siècle, d’un système d’alerte qui consistait en un gros bûcher constamment monté que l’on pouvait allumer en cas de besoin, dans un endroit surélevé et donc visible de loin. C’était le rôle du Signal de Sauvabelin, dont le nom continue à rappeler son ancienne fonction. Le bûcher devait se trouver à peu près à l’endroit où se situe aujourd’hui un petit bâtiment qu’on appelle improprement la « chapelle » de Sauvabelin.

Mais ce lieu a (heureusement) rarement servi. Depuis la fin du XVIIIe siècle et le début de l’intérêt pour les paysages des Alpes, le Signal s’est même converti en un endroit plus touristique que militaire : il s’y trouvait dès avant 1796 une sorte de petite rotonde, qui constituait déjà un but de promenades. Dans les années 1820, on a construit à la place le petit pavillon qui existe toujours et qui ressemble à une chapelle. Une photographie de 1860 environ montre ce pavillon avec des touristes venus admirer la vue. La longue vue à 50 c. et le panneau « rafraîchissements » au-dessus de la porte indiquent clairement la fonction touristique et de loisir du Signal.

7- Terrasse du Château : le parlement vaudois

Le château St-Maire et le bâtiment du parlement sont situés à l’extrême nord de la Cité, contre le mur d’enceinte. C’est une position forte, à la fois appuyée à la muraille et surplombant toute la ville qui s’étend en contre-bas. Le château a toujours été le lieu du pouvoir exécutif, que celui-ci ait été assumé par l’évêque à l’époque médiévale, par les baillis à l’époque bernoise ou par les élus du peuple à partir de 1798. Aujourd’hui encore c’est l’endroit où se rassemble le Conseil d’État et d’où il communique.

Au début du XIXe siècle, la place du Château présentait un visage très différent de celui qu’elle a actuellement. Le XIXe siècle la voit en effet s’ouvrir et devenir progressivement publique. Alors qu’au départ des baillis bernois, le château était encore entouré d’un mur d’enceinte délimitant des jardins et un fossé sec qui empêchait toute vue dégagée, alors aussi qu’à l’est du château la porte St-Maire et la conciergerie s’élevaient encore (elles n’ont été démolies qu’en 1890), tout cela va être mis à bas par étapes. Mais, en 1830, ce n’était pas encore le cas.

Le Grand Conseil du canton de Vaud s’est réuni pour la première fois le 14 avril 1803. Mais il s’est rencontré à l’Hôtel de ville de la Palud, ne disposant pas d’une salle assez grande et conçue pour cela. Décider de lui en construire une (bureaux et chancellerie compris) a ainsi été l’un des premiers soins du nouveau gouvernement vaudois. Si l’on a d’abord demandé (dès le 20 avril – c’est très rapide…) à l’architecte Jean-Abraham Fraisse de trouver un espace dans le Château où l’on pourrait créer cette salle sans construire de neuf, Alexandre Perregaux propose le 29 avril son propre projet : édifier le bâtiment du parlement sur les fondations de plusieurs maisons proches du Château, qui étaient, pour certaines, d’origine médiévale et que l’on nommait « Cour du Chapitre ». Le gouvernement vaudois accepte cette proposition le 6 mai 1803. Les travaux commencent dès l’été et dureront environ deux ans.

L’architecture du parlement (avec son péristyle nord à 4 colonnes et fronton triangulaire) est clairement néo-classique. En 1803, c’est une architecture neuve, qui se veut ici à la fois le symbole d’une époque nouvelle et l’emblème du jeune canton. Ce parlement est d’ailleurs le premier représentant de ce style architectural dans le canton de Vaud et l’un des rares en Suisse, car le début du XIXe siècle est une période où l’on a peu construit. Il est immédiatement devenu le symbole du nouveau canton.

Étant donné sa construction sur des fondations de maisons plus anciennes, le parlement n’avait cependant pas d’unité intérieure et présentait même un assemblage assez disparate. Au nord, juste derrière la belle façade néo-classique, se trouvait un assez grand vestibule (qu’on a appelé le Péristyle) qui était pensé comme une place d’exercice militaire en cas de mauvais temps. Cela explique que son sol est resté de terre jusqu’en 1821, moment où on y a installé un pavage de petits cailloux.

La salle du Grand-Conseil, quant à elle, était une pièce assez vaste (13 m. par 14.5 m.), même si elle a été jugée trop exiguë dès la seconde moitié du XIXe siècle. Elle était décorée de panneaux de bois, eux aussi traités dans un style néo-classique et, outre un imposant poêle ovale destiné à la chauffer, elle présentait un mobilier alliant bois et tissu vert, couleur cantonale. On mesure ici à quel point une décoration, comme une architecture, ne sont jamais neutres, mais transmettent des valeurs et des idées. Une lithographie de 1832 nous montre à quoi ressemblait cette salle, avec ses 19 longs bancs cintrés, ses 24 chaises, sa longue table et son estrade pour le président.

Étrange bâtiment que ce parlement, qui présente une très belle unité de façade – tellement belle qu’elle est presque immédiatement devenue le symbole du nouveau canton – et une structure intérieure composite qui mêle armée et politique, qui cherche à faire du régulier avec de l’hétéroclite, à construire du neuf tout en maintenant des structures anciennes.

Est-ce ce qui l’a rendu attachant ? Quand, un soir de mai 2002, alors qu’il était en restauration, le parlement a brûlé, l’onde de choc a été forte. Si l’on ne reviendra pas ici sur l’aventure qu’a été sa reconstruction, on peut souligner que, depuis l’inauguration du nouveau parlement en avril 2017, le pouvoir législatif cantonal dispose (enfin) d’un bâtiment emblématique qui le représente et dont le toit se distingue dans la ligne des toits de la Cité, au même titre que ceux de la cathédrale et du château.

Le 18 décembre 1830, la foule composée des révolutionnaires venus de l’ensemble de la région lausannoise pénètre dans la salle du Grand Conseil avant le début des séances. En signe de protestation, l’écusson cantonal et la devise nationale sont brisés : « Ce n’est pas de cette liberté que nous voulons ! », tempêtent les révolutionnaires. Frédéric-César de La Harpe désapprouve et critique cette journée menée par de « hideux sauvages. » (Article de La Harpe, Le Nouvelliste vaudois, 21 décembre 1830) :

« Furieux de ce que le Grand Conseil ne s’occupait pas de leurs pétitions, les campagnards sonnèrent le tocsin et, se formant en plusieurs colonnes, marchèrent sur le château, précisément au moment où, le Grand Conseil se réunissant, plusieurs de ses membres arrivaient dans la cour. Là furent commis par des bandits quelques excès, et il y eut des bourrades auxquelles n’échappèrent pas quelques membres du Grand Conseil. » (Charles Gilliard, “F.-C. de La Harpe. Au soir d’une longue vie”, RHV, 1938, n° 46, p. 157).

Partisan des réformes mais aussi légaliste, Charles Monnard calme les pétitionnaires, notamment ceux de l’aile gauche pour éviter tout débordement de violence. Il obtient que les manifestants sortent de l’enceinte du parlement ; ils se rassembleront finalement à Montbenon. Le Grand Conseil cède donc sous la contrainte, le Petit Conseil démissionne et les députés convoquent une « constituante » pour février 1831. La Révolution vaudoise de 1830 est faite !

Bilan et conséquences

Les pères fondateurs de l’État vaudois restent bouleversés par les événements des 17 et 18 décembre 1830 et leurs actes d’anarchie. Tout comme La Harpe, Henri Monod clame son indignation :

« La liberté ! et c’est en menaçant, en foulant pour ainsi dire aux pieds et forçant sur leurs sièges nos premières autorités, qu’on croirait lui avoir rendu hommage, comme si la déconsidération des chefs n’était pas une tache pour les subordonnés ? La liberté serait donc le désordre et l’anarchie ! O mon pays, je proteste en ton nom contre une interprétation aussi scandaleuse de ce mot sacré. » (Le Nouvelliste vaudois, 21 décembre 1830).

L’habileté de Monnard réconcilie La Harpe avec ceux qu’il qualifiait de « hideux sauvages », et ramène le calme dans le camp des vainqueurs pour éviter toute violence et conserver un cadre légal pour le nouveau gouvernement vaudois.

Le 20 juin 1831, le peuple vaudois adopte sa nouvelle constitution, véritablement libérale cette fois : elle consacre le suffrage universel masculin, les députés du Grand Conseil sont tous élus directement, pour 5 ans et sans condition de cens, le nombre des conseillers d’État passe de 12 à 9 pour 6 ans et ils n’ont plus qu’une voix consultative au sein du Parlement. Les libertés publiques sont garanties : égalité de tous les citoyens devant la loi, liberté individuelle, liberté de la presse, droit de pétition, référendum obligatoire en matière constitutionnelle ; mais non pas liberté religieuse, ni liberté d’enseignement.

Les libéraux vont néanmoins échouer en politique suisse sur plusieurs points, pourtant fondamentaux dans leur conviction : la révision du Pacte fédéral de 1815 semble impossible, le libéralisme économique est mis à mal par les douanes intérieures et la souveraineté cantonale.

Commence ici, une nouvelle opposition, qui divise les conservateurs du Pacte et les radicaux partisans de sa révision à tout prix, même si cela devait entraîner de la violence. Cette dernière position est la ligne du jeune Conseiller d’État Henri Druey (1799-1855), entré au gouvernement vaudois en 1831 et député à la Diète fédérale en 1832, et qui deviendra le chef du mouvement radical vaudois après l’échec consommé de la révision du Pacte en 1832.

Cet échec latent de la révision constitutionnelle, couplé de l’arrivée des Jésuites à Lucerne, fera le lit de la Révolution de 1845.

Guillaume Poisson & Ariane Devanthéry
Novembre 2018

Bibliographie

Dictionnaire historique de la Suisse, www.hls-dhs-dss.ch

Journaux vaudois en ligne sur la base Scriptorium BCU-Lausanne : www.scriptorium.bcu-lausanne.ch

Gérald Arlettaz, Libéralisme et société dans le Canton de Vaud 1814-1845, Lausanne, Bibliothèque historique vaudoise, vol. 67, 1980

Jacques-Olivier Clerc, Frédéric-César de La Harpe et l’Académie de Lausanne, 1816-1830, Lausanne, Imprimerie centrale, 1937

Henry Druey, La révolution vaudoise des 14 et 15 février 1845, Lausanne, Impr. Corbaz et Robellaz, 1845

Marcel Grandjean, Les Monuments d’art et d’histoire du canton de Vaud, Bâle, Birkäuser, 1965, t. 1 et 1979, t. 3

Marie-Thérèse Guignard, La liberté de la presse dans le Canton de Vaud, 1798-1832, Lausanne, Bibliothèque historique vaudoise, vol. 135, 2011

Lucienne Hubler, Histoire du Pays de Vaud, Lausanne, Éd. LEP, 1991

André Lasserre, Henri Druey. Fondateur du radicalisme vaudois et homme d’état suisse. 1799-1855, Bibliothèque historique vaudoise, vol. 24, 1960

Olivier Meuwly, Louis-Henri Delarageaz, 1807-1891. Homme politique vaudois, ami de Proudhon, grand propriétaire foncier, Alphil éditions, 2011

Olivier Meuwly (dir.), Charles Monnard, 1790-1865, Lausanne, Bibliothèque historique vaudoise, vol. 134, 2011

Olivier Meuwly (dir.), Histoire de la presse politique en Suisse romande au XIXe siècle, Alphil éditions, 2011

Olivier Meuwly (dir.), Histoire vaudoise, co-édition Bibliothèque historique vaudoise / Infolio, 2015

Olivier Meuwly (dir.), Frédéric-César de La Harpe, 1754-1838, Lausanne, Bibliothèque historique vaudoise, vol. 143, 2016

Joëlle Neuenschwander Feihl et al., « Lausanne », in Inventaire suisse d’architecture, 1850-1920, Berne, 1990, t. 5

Louis Polla, Les rues de Lausanne, Lausanne, 24 Heures, 1981

Van Muyden et al., Lausanne à travers les âges, Lausanne, Librairie Rouge, 1906